À mesure que le réel se dissout, les individus triomphent de l’aptitude à créer le monde. Nos réalités se présentent comme une accumulation d’images. Les sociétés modernes sont au fait de l’information qu’elles tiennent pour réelles grâce aux images. L’individu est seul maître de son monde en ce qu’il est lui-même le créateur des images qui fédèrent ce dernier. Le monde n’est plus, ne reste que son image. Dans la matrice où nous sommes, les conditions d’accès au virtuel s’étendant, chaque individu appose au réel une quantité d’images qui ensemble s’imposent comme une réalité. Il y aura bientôt, au sein de cette matrice, autant de réalités que d’individus, ceci est le cours naturel des choses. Le devenir société de ce monde résulte de la capacité qu’ont les individus à croire momentanément aux mêmes images. Les réalités entre elles ne coïncident plus. L’indifférence était moderne, elle est désormais l’état de socle qui soutient le monde. 

Le temps de l’image est d’une probité telle qu’il segmente trois fois la matrice : les uns créent les images, d’autres, passifs, les observent. À l’extérieur du cadre, ceux qui ne voient les images ni n’en créent sont mis en image. Chaque individu peut passer d’un segment à l’autre, en pratiquer plusieurs, cependant jamais aucun : ceux qui ne créent des images ni n’en consomment seront inévitablement mis en images.

Les années 10 ont vu s’effondrer le modèle de la réalité objective. Tout ce qui composait le Réel est tombé en contradictions. Il n’y a désormais plus lieu de dire « Ça n’est pas vrai » ou « Ça n’est pas possible », les images feront parler les morts, elles feront mentir les vivants, elles feront des incendies sur l’eau, elles feront des nuages cracheurs de feu et du sucre d’or pour les glaciers du désert. Entre 2009 et 2019, les images nous ont fait voir le politique investi par des militaires et des banquiers, d’anciennes stars de télé-réalité ou d’anciens acteurs pornographiques. Elles nous ont fait voir des manifestants se faire arroser d’acide, des gendarmes partir à l’assaut des pompiers, des citoyens chinois se voir attribuer le crédit social d’une note échelonnée entre 350 et 950 points. Il n’y a plus de place ni pour la dystopie ni pour la caricature, les images du monde sont sans appel et elles n’ont pas d’auteur.

Les images qui se sont détachées de chaque aspect de la vie fusionnent dans un cours commun, où l’unité de cette vie ne peut plus être rétablie. La réalité considérée partiellement se déploie dans sa propre unité générale en tant que pseudo-monde à part, objet de la seule contemplation.La spécialisation des images du monde se retrouve, accomplie, dans le monde de l’image autonomisé, où le mensonger s’est menti à lui-même. Le spectacle en général, comme inversion concrète de la vie, est le mouvement autonome du non-vivant.

Guy DebordLa société de quelque chose.

Mais ensemble, que faire ? À tout instant, tisser entre ces réalités qui ne coïncident plus le segment des hétérotopies. Dans la matrice, tracer des ponts entre les droites parallèles. Dans la société de l’image, échapper à la caricature, contrevenir à sa propre mise en marchandise. Plus que jamais nous tenons ceci pour établis : le capital se nourrit de sa critique, soyons in-comestibles. 

Et la Kabbale dans tout ça ?

 

La kabbale nous enseigne que dans Malkuth, à savoir la réalité telle que nous la percevons, toute chose existe simultanément avec son contraire : il existe pour chaque effort de magie blanche un effort de magie noire déployé avec la même force, la même intelligence, le même impact, dans une direction diamétralement opposée, cependant. L’équilibre de Malkuth unifie les dimensions supérieures et les dimensions inférieures dans la dixième sphère : notre dimension. C’est par l’unification des Sephiroths qui correspondent dans l’arbre de vie aux états de conscience supérieurs (astral, mental, causal) et des Qliphoth qui correspondent dans l’arbre de la mort à l’œuvre de légions d’anges déchus que Malkuth, la dimension du réel où se trouve notre planète, acquiert sa tangibilité, sa matérialité concrète. Là où se conscillent forces de créations et forces de destruction pure, nous sommes dans le domaine du tangible, de la densité palpable. Au-dessus et en dessous, nous sommes dans le subtil, dans le métaphysique. Notre dimension n’est rendue possible que par l’effort conjoint de ces deux forces antagonistes. C’est parce que des forêts brûlent que d’autres poussent, qu’un homme construise un orphelinat et c’est un autre qui doit envoyer 100 mômes au front. Rien de ce qui est tangible ne peut échapper à sa propre contradiction. Il ne faut agir qu’en conséquence de cet état de fait, de là découle l’action juste, celle qui n’est pas annihilée par sa contradiction. L’action juste est naturellement subversive. Ce ne sont pas les mouvements révolutionnaires qui ont suspendu « le cours normal des choses ». Inversez. C’est ce cours ordinaire qui est la suspension du bien3

Tout se radicalise. L’intelligence comme la bêtise.
 

De 2009 à 2019, le Réel s’est radicalisé. Ceux qui œuvrent à fragmenter la vie en une multitude de réalités qui jamais ne se croisent se sont clairement déclarés coupables. Ils n’agissent plus ni dans l’ombre, ni dans l’hypocrisie. Ils disposent publiquement de tous leurs moyens, nous ne parlons plus de complot, nous prenons acte de la sincérité de ceux qui se savent nos ennemis. Ceux qui luttent pour la vie sont également forts de tous leurs moyens pour se réunir comme pour s’organiser. La masse passive, elle également, n’a jamais été mieux équipée pour œuvrer à sa passivité, à être en tout temps divertie par la consommation d’images.

Soyons des loups ravissants.

2020, année du rat de métal marque le passage au degré le plus dense de l’âge de fer, le kaliyuga, l’âge de la dégénérescence spirituelle. L’affrontement des forces créatrices et destructrices ne peut aboutir qu’à plus de densité. Dans la dimension de Malkuth, ces forces ne peuvent jamais s’annuler, elles régissent ensemble l’équilibre qui permet à notre dimension de rester tangible. Nous n’échapperons à la dégénérescence qu’à condition de nous extraire de la matrice. Nous ne serons subversifs qu’à condition de créer envers et contre notre milieu. Il faut pour cela échapper à sa propre contradiction : faire lire à ceux qui détruisent la forêt le même livre qu’à ceux qui plantent les arbres. L’hétérotopie est le cri de survie du réel enseveli sous son image, elle est au sens où l’entendait Foucault le lieu réel où se juxtaposent plusieurs espaces, plusieurs emplacements qui sont en eux-mêmes incompatibles. Les réalités ne se croisent qu’en lieu d’hétérotopie et les exemples sont infinis : construire au milieu de la nature des zones à défendre, construire au milieu de la ville des espaces autonomes, pirater les institutions pour y ouvrir des espaces de transmission des savoirs, réhabiliter à l’intérieur du dogme matérialiste des instants de consécration du spirituel, détourner un cours de yoga pour l’orienter vers une révolution consciente. 

Gardez-vous des faux prophètes, qui viennent à vous en habits de brebis, mais qui au-dedans sont des loups ravissants.

— Matthieu 7:15Bible traduite par David Martin entre 1696 et 1712

Nous demeurons libres d’alimenter le spectacle des images. De mettre au monde des univers, des esthétiques, de les pousser plus loin que l’époque pour imposer notre gloire. Nous pouvons aller jusqu’à mettre l’humanité sous un casque de réalité virtuelle et projeter une infinité de réels, que reste-t-il une fois qu’on éteint les écrans ? Les gens se regardent, ils voient le monde et constatent partout autour et à l’intérieur d’eux-mêmes : le néant. Qu’est-ce qui n’est pas le néant ? C’est la chaîne d’or qui relie les étoiles, le maillage qui soutient la matrice, les ponts qui croisent deux réalités comme un courcircuit. Ne soyez pas le néant. Revendiquez le paradoxe, décevez votre public, invitez-le ici et emmenez-le loin ailleurs. 

De 2009 à 2019, le Réel s’est diffracté, ne reste aujourd’hui que son image et les images qui le composent, chaque individu règne sur un segment de sa réalité et participe en observateur à la réalité d’autres individus, les réalités ne se croisent qu’accidentellement. L’accident est le lieu de l’hétérotopie. 2020 est l’état d’une double syncronicité, c’est doublement l’instant présent, le moment de rendre réel ce qui est projeté dans l’esprit. Alimenter le spectacle des images est une ambition qui tend vers le nihilisme. L’affrontement des forces contraires dans le kaliyuga est l’état du néant. La vie n’est pas le néant, elle est ce qui échappe à sa propre représentation, à son image marchande. Nous ne serons réels qu’à condition de renoncer à nous représenter comme tels. Pour cela il faut, en toute chose, agir en conscience de sa contradiction : je suis et ne suis pas, simultanément, là est mon unique nature.

N.M
Sources Images :

Premier bloc d’images : Atlas Critique d’internet, Louise Drulhe.

Collages second bloc : Bryan Olson

Image Kabale : Francisco de Goya y Lucientes – Witches’ Sabbath (The Great He-Goat)

Image Loup Ravissants : Bryan Olson

2 Comments

  • Olivia dit :

    Cher auteur,
    Nathaniel Molamba,

    
La lecture de cet article me rend perplexe, et, c’est là le plus dommageable, inanimée, sans joie d’avoir été « animée » (justement) d’une pensée.

    On ne peut évidemment que souscrire à l’intentionnalité politique de ton papier, qu’on sent se vouloir solidaire des mouvements en lutte et critique d’un état du monde dont il s’agirait de faire bouger les lignes. Cependant, cela étant dit, la dénonciation d’un « réel qui se dissout » et l’appel à « défaire le monde » ou à un « devenir in-comestible » n’engagent à rien. Car ces grandes phrases cavalières ne luttent pour aucun possible, elle dénonce au nom d’un bloc « la vie », « le réel » bien trop abstrait pour produire la moindre position d’engagement (qui ne se dirait pas en faveur de cela? Surtout lorsqu’ils se transforment en mot d’ordre dans la bouche de l’extrême droite pro-vie! ou dans celle du libéral « soyons réaliste »).

    D’emblée, si le réel se dissout, que chacun vit dans un univers d’images personnels qu’il se crée, qu’il n’y a plus de possibilité de commun entre ces mondes (« le segment entre deux parallèles »), il est étrange d’appeler à « défaire le monde » qui apparement se défait déjà bien tout seul : on aurait plutôt tendance à attendre un « faire monde », à revendiquer une pensée qui s’attache à construire un monde commun (celui dissolu « qui nous échappe »). J’y reviendrai par la suite dans de mon commentaire.

    Ton analyse ne procède que par binarisation : la réalité et le spectacle, le réel et l’image, les citoyens actifs et ceux passifs, les brebis et les loups ; par association de ces binarités spectacle/images/passifs ; et par généralisation vide marquant notre temps ou le « Réel » (rien que ça!) en « temps de l’image », « société de l’image »,« devenir société de notre monde ».

    Il faudrait ralentir et se méfier de cette critique générale des images et de la société du spectacle inspirée par Debord, car elle tend à tout demander aux images ou, au contraire, à tout leur refuser. Ici, l’attitude assez élitiste du rejet et ensuite du mépris des images se transforme en ignorance des images : elle vide son objet au lieu de le critiquer. Elle fait de l’image un degré du faux, un séparateur des individus de leur monde commun. Et par dessus tout, elle fait de l’image, une Image (au singulier), une Idée de l’image, niant la diversité des valeurs d’usages des images (au pluriel) qui habitent ce monde. Essayer de résister au pouvoir des images par la dénonciation transversale de l’Image, plus que de favoriser une ontologie de l’image qui ne mènerait à rien sinon à la pensée dans le vide (la bêtise), ne donne aucune prise à notre situation contemporaine si ce n’est une posture de condamnation rapide des images à qui on reproche tout. Le même procès pourrait être fait aux mots si l’on reste sur un tel degré de généralité et on pourrait s’amuser à remplacer le mot « image » par « mot » et tout marcherait de la même manière.

    Cela montre une attitude générale du texte qui préfère une prise de parole générale plutôt que de parler de telle image en particulier, de tel événement en particulier, depuis telle position particulière. Le fait que tu parles « d’individus » sans distinction et l’emploi de cette notion est signifiante. Ainsi, tu ne situes pas tes énoncés, tu ne dis pas de où tu parles, et tu hérites de la notion d’individu qui est elle-même une abstraction vide de la philosophie des Lumières : l’anthropologie contemporaine a depuis plus longtemps que « les années 10 » considérées l’importance des savoirs situées et pensé humains, non-humains, nature/technique, en dehors de cette notion d’individu qui représente l’universel mâle blanc occidental qui fait la distinction entre sujet/objet, nature/culture : bref, qui pense par dualisme.

    Evidemment, on comprend rapidement que l’allusion à Donald Trump et à la post-vérité et les autres exemples (Brésil, Chine etc) sont parmi les inspirations de ton texte car, dans le cas de Trump, l’analyse de son pouvoir clownesque et du profil des votant.es en sa faveur ont amené à considérer que nous vivions dans des bulles (bulles de filtre / Eli Pariser) — peut-être la « matrice » dont tu voulais parler (mais le terme est vraiment mal choisi tend il incite à penser que la vérité serait hors de ce monde) — que l’idée d’un monde commun était ruiné, ce que sa politique a largement contribué à démontrer en se dégageant des accords sur le climat. Tu préconises de tisser des ponts entres des réalités qui ne se coupent plus, donc pas à défaire quoique ce soit mais à construire des possibilités de commun, ce que je disais au début être la contradiction de ton titre. Mais encore une fois, pourquoi ne pas parler des mondes communs déjà existants qui se tissent partout sous nos yeux ? Pourquoi faire du présent le diagnostic de réalités qui ne coïncident pas alors qu’aucun précédent historique n’a jamais montré qu’un jour les réalités se soient recouvertes, que nous ayons eu UN monde homogène. L’avancée historiographique a depuis longtemps brisée l’illusion que seul l’occident faisait l’histoire, que seul existait son monde (le post colonialisme, l’histoire connectée etc..) et sa manière de l’habiter.

    Les mondes ont toujours été en lutte. Il n’y a pas d’un côté les représentants des sphères de l’image et des mondes déconnectés, et de l’autre « ceux qui luttent pour la vie » (quelles vies?) et le public passif entre les deux. Placer une ligne de front (de guerre) au prix de telles abstractions vides est peu souhaitable et ne permet aucune intelligibilité d’une situation concrète. Cela va parfaitement en lien avec l’utilisation du terme d’hétérotopie qui bien loin de signifier la possibilité d’un commun, est un lieu qui est construit en dehors de ce commun : ce lieu n’est pas le « cri du réel enseveli sous l’image », le réel purifié de toute image, mais un morceau de réel disloqué de l’organisation spatial du réel (qui n’est pas une image).

    Je voudrais aussi souligner que le recours rhétorique aux injonctions et aux impératifs du carnet de bord (il y a un léger jeu de mot) de lutte comme : « la condition pour être subversif », « il faut » ou les invitations contradictoires entre « échapper à sa propre contradiction » et « agir en conscience de sa contradiction », ou les usages vides des termes comme « néant » et « vie », desservent grandement le propos, même et surtout si celui-ci est également de nature poétique.

    Il me semble que cette quantité de problèmes habitent tes énonciations et je voulais prendre le temps de les relever. Ce que je transmets ici n’est pas prescriptif mais, au plus, instrumental.

    • le mot : lame dit :

      Bonjour Olivia,

      J’ai bien pris connaissance de ton commentaire, sache d’abord que j’apprécie la précision et l’assiduité avec laquelle tu t’es appliquée à démonter mon article. Ton analyse me permet d’approfondir ma réflexion et je prendrai la peine de te répondre à l’occasion d’un second article étayant l’axe de ma recherche, à savoir la métaphysique critique. Il va de sois que le propos de mon article est inévitablement poétique, ce qui à mon sens ne le désengage pas d’un certain propos. Je prends en effet du plaisir à la formule et le commentaire ci-dessus le met parfaitement en exergue. Cela dit, la texture  » poétique  » de ce papier ne se résume pas à l’utilisation de quelques formules, ce que je cherche à réhabiliter à travers ces mots de  » métaphysique critique  » que je me réapproprie, c’est bien la lecture ésotérique, mystique, et subtile d’une réalité sociale et d’un état du monde. Aspect à côté duquel ton commentaire est évidemment passé sans le mentionner à la moindre occasion cela en raison des nombreuses faiblesses que tu as toi-même soulevées. Cette réflexion n’en est qu’à ses balbutiements, c’est pourquoi je pense d’ores et déjà à un second article. Cela me permettrait de préciser  » cette critique générale des images  » et de reprendre à partir des manquements soulignés. À partir de là, nous pourrons nous comprendre et je pourrais davantage appuyer mes propos. Je n’ai à ce long commentaire que peu d’éléments de réponse à joindre. Oui le propos était éminemment poétique, non je le n’ai pas écrit pour le plaisir du geste, oui j’écris à partir d’un point de vue qui est pour moi un état de fait : les sociétés de consommation ne sont qu’accumulation d’images, non de mots, je dément qu’il en a toujours été ainsi, je m’accorde avec ceux qui parlent d’un avant et d’un après l’industrie virtuelle, ceux qui parlent d’un post et un ante Zuckerberg tel qu’une nouvelle façon d’organiser les moyens de production et d’existence. Et les images sont, à mon sens, le socle de ces sociétés de consommation, ces sociétés de l’image. Cela fera l’objet d’un second article.

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