Nous reproduisons ici l’article de Harold Fitch Boribon, parut dans l’excellent Journal d’écologie critique ( où l’on peut lire entre autres un bel appel à la grève éternelle). Cet article évoque une situation vieille d’une dizaine d’années à Perwez où des riverains luttent contre un projet de route qui donnerait accès à un zonig étendu. Une page facebook a été ouverte pour se tenir au courant des actions à venir. 

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Sept des huit agriculteurs concernés par les expropriations décidées par le gouvernement wallon. Crédits : Marc Melon, RTBF, avril 2019

 

L’affaire de la “route du contournement” est vieille d’une dizaine d’années, et s’inscrit dans un contexte particulier. A Perwez, petite commune du Brabant Wallon, l’urbanisation ne connaît plus aucun frein. En 2009, Perwez comptait 7801 âmes. En 2017, 9272 personnes résidaient dans la commune. Cet accroissement ultrarapide de la commune (+20% en 8 ans) est le résultat d’une politique extensive menée par l’ancienne administration communale (CDH), qui a investi des millions d’euros dans des travaux et cédé des terrains communaux à des promoteurs immobiliers à prix cassés, afin que ces derniers y construisent d’importants lotissements. En parallèle, quelques particuliers fortunés font le choix de construire à tour de bras sur leurs terrains privés (sans aucune concertation communale).

Cette urbanisation se traduit tant par une augmentation de la population que par des importants travaux d’infrastructure. Construction d’une école secondaire, construction de plusieurs lotissements « Thomas & Piron », extension du centre sportif, construction d’un home, d’un terrain de hockey, et ainsi de suite. En l’espace de quelques années, la commune s’est métamorphosée : Perwez devrait bientôt franchir le seuil des 10’000 résidents, et ainsi acquérir le statut de ville.

La croissance frénétique de la commune a évidemment des conséquences. Nuisances sonores, expropriations, déclin des surfaces boisées et des terres agricoles, travaux à répétition, bétonisation du paysage, … La politique d’urbanisation n’est pas du goût de nombreux citoyens. L’un des « problèmes » que celle-ci cause est celui des embarras de circulation. Aux heures de pointe, la N29 reliant la sortie 11 de l’autoroute E411 à la commune de Perwez est souvent saturée, causant quelques minutes de ralentissements. C’est ici que la “route du contournement” intervient.

Un projet inutile

Carte Google Maps légendée de Perwez
Carte Google Maps légendée de Perwez

Durant le XXème siècle, il était commode de raisonner de la sorte : “une route est bouchée ? Construisons-en une autre !”. L’idée, c’est qu’il suffit de donner plus de place aux voitures pour que tous les problèmes de circulation soient résolus. Ce simple raisonnement crée une hiérarchie des priorités : les besoins des voitures passent avant tous les autres, et méritent d’immenses investissements publics. La place des voitures dans notre paysage n’est même pas remise en question. On ne se pose pas non plus la question de savoir si ces embouteillages de quelques minutes sont vraiment un problème.

Cette idéologie de la bagnole et du béton est tout-à-fait obsolète. En 2019, les priorités sont ailleurs ! Alors que tous les élus politiques disent du climat qu’il est une priorité, alors qu’ils ne cessent de rappeler que « l’État n’a plus d’argent », alors qu’on ne cesse de parler de « mobilité du futur », la région Wallonne semble pourtant décidée à investir 5 millions d’euros pour construire une route censée relier l’autoroute E411 au zoning industriel de Perwez, au prétexte de résoudre les embarras de circulation. La région wallonne a d’ailleurs récemment relancé le projet en reconnaissant « l’utilité publique » du projet ainsi que son « extrême urgence », qui découleraient de problèmes de sécurité à la sortie 11.

Rien que du point de vue de la mobilité (qui est un point de vue très limité), ce projet est une absurdité. Les comptages officiels effectués dans le cadre du Plan Communal de Mobilité (PCM) nous apprennent ainsi que seul 20 à 25% du trafic routier serait potentiellement rédirigé vers cette route, étant donné que la majorité des automobilistes se dirigent vers Jodoigne (nord-est) et Wavre (nord-ouest).

Si, vraiment, l’on souhaite fluidifier le trafic autour de ce rond-point, des alternatives beaucoup plus simples existent : par exemple, des tourne-à-droite « by-pass » pourraient être construits. Il est également possible d’installer des feux rouges et de sécuriser les alentours du rond-point pour ralentir le trafic et donc le fluidifier. Finalement, la vraie solution, celle qui serait réellement efficace, demeure la réduction du trafic automobile à la source en réduisant l’utilisation de la voiture privée et individuelle. En 2019, on ne peut plus dire oui au tout-voiture et continuer à bétonner !

Comptages officiels du trafic autour du rond-point, aux heures de pointe du matin et du soir, avec l’origine et la destination.
Comptages officiels du trafic autour du rond-point, aux heures de pointe du matin et du soir, avec l’origine et la destination.

La mobilité n’est en réalité qu’un mauvais prétexte mobilisé par les promoteurs de la route pour masquer un tout autre projet : l’extension du zoning industriel de Perwez. L’arrêté ministériel signé par le ministre wallon Carlo Di Antonio (CDH) ce 20 février dernier justifie entre autres « l’extrême urgence » de construire cette route par… les besoins d’extension du zoning industriel, qui seraient une « nécessité sociale et économique ». Pourtant, le taux de chômage est très bas à Perwez (9% dans la commune contre 16% en Wallonie), et il existe de nombreux zonings dans presque toutes les communes avoisinantes. Il est donc évident que les embouteillages récurrents ne sont qu’un prétexte pour camoufler l’industrialisation de Perwez. L’ancien bourgmestre de Perwez, André Antoine (CDH), ne cache même pas sa volonté de construire une « route de l’emploi ». Au point que tout est fait pour empêcher des aménagements simples : le rond-point de Thorembais est en effet géré par la région wallonne, qui refuse de réaliser des aménagements tant que le contournement n’aura pas été construit (voir la photo ci-dessous). Le Service Public Wallon a d’ailleurs refusé en septembre 2018 l’achat d’un terrain à vendre au nord du rond-point, ce qui aurait permis l’aménagement d’un tourne-à-droite.

Extrait du compte-rendu de la réunion du 11 novembre 2013 du Comité Local de Développement Rural
Extrait du compte-rendu de la réunion du 11 novembre 2013 du Comité Local de Développement Rural

Cette volonté de continuer l’extension de la commune au moyen d’une « route de l’emploi » va d’ailleurs complètement à l’opposé d’une éventuelle fluidification du trafic : on ne peut pas espérer avoir moins d’embouteillages si l’on continue volontairement d’accroître le trafic !

Un projet nocif

La « route du contournement » est donc mal nommée. Si l’objectif était réellement de fluidifier le trafic en contournant le rond-point de Thorembais, des solutions plus simples et plus efficaces (ou plus radicales) seraient envisagées. Il est plus juste de parler de « route du zoning industriel », étant donné ce qui se cache réellement derrière ce projet coûteux et inutile.

Carlo : "BÉTON ou BIO ?". Banderole placée en bordure de l'E411 entre Eghezée et Perwez par un agriculteur.

Carlo : « BÉTON ou BIO ? ». Banderole placée en bordure de l’E411 entre Eghezée et Perwez par un agriculteur.

Si des citoyens tiennent tant à s’opposer à ce projet, ce n’est pas seulement parce qu’il est absurde et inutile ; c’est avant tout parce qu’il est nocif. Ces derniers mois furent marqués par l’importante médiatisation des enjeux environnementaux : le climat menace de se réchauffer de 4° degrés d’ici à 2100 (GIEC), 200 espèces animales et végétales s’éteignent chaque jour (ONU), et le pic du pétrole* est attendu dans la décennie à venir (AIE). La situation est critique tant notre société s’acharne à détruire l’environnement dont il dépend. Les millions de jeunes qui ont « marché pour le climat » témoignent d’une jeunesse consciente du fait que notre système ne peut pas perdurer. Et pourtant, de tels projets continuent de fleurir partout.

En soutenant la réalisation de cette route, le ministre Di Antonio (chargé à la fois des zonings et de la « transition écologique » !) nage totalement à contre-courant. Bétonner des terres empêche celles-ci de jouer leur rôle de séquestration du carbone. Pire, il s’agit ici de terres agricoles d’excellente qualité, un quart ayant récemment été converties à la culture biologique et servant à la production locale denourriture. Y construire une route portera gravement préjudice aux agriculteurs expropriés, qui verront leurs terres divisées et bétonnées. L’augmentation du trafic aura également un impact environnemental certain, tant pour les gaz à effet de serre que pour la biodiversité locale. Qu’à cela ne tienne, le gouvernement wallon (MR-CDH) tient à y faire circuler des voitures et à y installer des industries. Comment peut-on parler de souveraineté alimentaire, d’économie locale et d’action contre le dérèglement climatique lorsque l’on continue à s’engouffrer dans la voie du tout-voiture et du tout-industriel ?

André Antoine pris en flagrant délit de greenwashing sur Facebook

André Antoine pris en flagrant délit de greenwashing sur Facebook

Le projet de contournement proposé en 2009, signé par Philippe Henry (Ecolo) et qui a été modifié depuis, mentionnait explicitement l’extension du zoning de Perwez sur 55 hectares de terres agricoles. Celui-ci aurait quasi triplé de surface, passant de 33 hectares à près de 90 hectares. Aujourd’hui, l’extension n’est plus mentionnée explicitement dans l’arrêté prévoyant le projet de route, mais tout porte à croire que l’extension du zoning se trouve en embuscade. La région wallonne n’investirait jamais autant d’argent dans ce projet compliqué si ce n’était pas pour permettre la croissance des activités industrielles. Une conseillère communale m’a d’ailleurs communiqué officieusement que, pour empêcher la délocalisation des entreprises Beerens et Sotraplan, une extension de la surface industrielle d’environ 10 hectares pourrait être consentie par la nouvelle majorité communale (Ecolo-MR) : cela illustre le fait que les besoins des industriels guident les politiques publiques de tous les partis. Pourtant, il existe près de 16’000 hectares de friches industrielles inexploitées rien qu’en Wallonie ! Bien que Di Antonio prétende faire du recyclage de ces surfaces sa priorité, il persiste dans le bétonnage de terres agricoles, en dépit de l’agriculture locale, et en laissant de côté la réhabilitation de ces terrains pollués. Selon Statbel, 15 hectares de terres agricoles disparaissent chaque jour, ce qui revient à un terrain de foot par heure. Le plus souvent, ces terres disparaissent parce que les agriculteurs font faillite, ou parce qu’ils sont expropriés (comme à Perwez).

Est-ce bien cela, le « progrès » ? Visiblement, les partis politiques derrière ce projet considèrent que le « développement durable » consiste en la construction de routes pour permettre aux voitures de circuler plus rapidement vers des usines construites sur d’anciennes surfaces agricoles bio. Cette vision du « progrès » est dépassée : au XXIème siècle, il est du devoir de tous d’œuvrer à la fin de ce modèle industriel polluant et ravageur. Il n’est plus possible de continuer avec ce modèle économique, qui se maintient au mépris d’humains laissés-pour-compte et au mépris de l’environnement : nous devons penser notre modèle de subsistance économique autrement.

Un projet imposé

Au-delà du modèle économique promu par ce projet de route, la façon dont il a été « mis sur les rails » est tout aussi problématique : la prise de décision n’est en effet absolument pas démocratique. Notons déjà que ce projet a été entériné par arrêté ministériel, sans même que le ministre concerné ne prenne la peine de se rendre sur place pour constater les conséquences de ses actes : la décision n’est motivée que par une idéologie industrialiste dépassée, et par des intérêts personnels difficiles à cerner. Le projet initialement porté par l’administration communale d’André Antoine a d’ailleurs dû être repris par la Région wallonne, étant donné que la nouvelle majorité communale élue en octobre 2018 s’y opposait.

Les politiques urbanistiques à Perwez n’ont jamais été le fruit d’une délibération démocratique, qui impliquerait au minimum des débats citoyens, une diffusion complète de l’information et des référendums. Le seul moyen d’expression dont les citoyens disposent actuellement est un vote à deux modalités une fois tous les six ans : DRC+ (CDH-PS) ou Ensemble! (Ecolo-MR). Un perwézien ne « donnera son avis » sur la politique communale que dix fois dans sa vie, s’il a de la chance**.

La démocratie locale est à l’agonie, les citoyens n’étant jamais vraiment impliqués dans la gestion de la ville (parler de démocratie est donc une grossière erreur). L’échec du système politique actuel est connu, et c’est pour cette raison que les deux listes de candidats s’étant présentées aux élections communales d’octobre 2018 ont prétendu faire de la dynamisation de la démocratie locale une de leur priorité. Cela fait des années que ces paroles sont prononcées, mais les résultats sont inexistants.

La campagne d’octobre dernier a été profondément marquée par les questions d’urbanisme et d’environnement. Ensemble! se voulait la liste de la ruralité, prônant une décélération de la croissance de la ville au profit du maintien de l’agriculture et du paysage rural. La liste remporta les élections d’une courte tête, détrônant André Antoine qui désirait rempiler pour un quatrième mandat et ainsi poursuivre sa politique urbanistique expansive. Le résultat des élections illustre notamment un ras-le-bol d’une majorité de perwéziens face à cette urbanisation effrénée et face à une administration communale jugée très opaque. Malgré cette volonté de sauvegarder la ruralité exprimée par une majorité de perwéziens au travers de leur vote, les grands projets inutiles continuent d’être imposés par le gouvernement régional (MR-CDH), où André Antoine continue d’avoir une influence notable en sa qualité de Président du Parlement wallon.

Image du pont de la route du contournement issue d’un reportage au JT de 19h de RTL-TVI
Image du pont de la route du contournement issue d’un reportage au JT de 19h de RTL-TVI

Imposés, et de quelle manière ! L’ancienne administration communale a foncé tête baissée dans la construction de cette route, tant elle refusait de laisser une chance aux citoyens de s’y opposer. Elle a donc opté pour la politique du fait accompli : en 2016, un pont censé permettre à la route du zoning de surplomber un chemin de remembrement a été construit pour un million d’euros, au milieu de nulle part. Aujourd’hui, ce pont inutile sert aux promoteurs du projet pour justifier la suite des travaux : s’opposer à la construction de la route signifierait en quelque sorte assumer le fait que ce pont est un immense gaspillage, ce que personne ne semble oser faire. Carlo Di Antonio dit ainsi au JT de RTL-TVI que la route est effectivement un projet archaïque, mais qu’étant donné qu’un pont a été construit, il est nécessaire d’exécuter le projet, et donc de continuer à bétonner…

Il y a donc urgence : les citoyens ne peuvent plus se voir imposés de tels projets, d’autant plus quand ils sont aussi inutiles et nocifs. Face à cela, nous devons nous mobiliser pour empêcher la construction de cette route et pour réanimer la démocratie communale. Un groupe de citoyens et d’agriculteurs cherche à organiser une mobilisation citoyenne, afin que les perwéziens soient informés de la situation, et qu’ils puissent agir en conséquence. ***

H.F.B.

*Le pic du pétrole est le moment à partir duquel la production de pétrole ne pourra plus continuer d’augmenter à cause de la difficulté d’accès aux réservoirs restants. La demande continuant d’augmenter, on peut s’attendre à ce que le pétrole devienne un produit de luxe, ce qui pourrait sérieusement menacer le maintien de cette civilisation qui en dépend complètement.

**En supposant qu’il votera pour la première fois à l’âge de 21 ans et qu’il vivra jusqu’à ces 80 ans, en ayant voté une fois tous les 6 ans

***Pour se joindre au groupe de citoyens ou demander des renseignements, envoyer un mail à harold.fitchboribon@gmail.com

Sources :

André Antoine (28 novembre 2014), « Routes de l’emploi : Une première à Perwez se félicite André Antoine« , Site officiel de André Antoine

Bulletin d’information de la commune de Perwez de janvier/février 2015, p. 4-5

Compte-rendu de la réunion du 11 novembre 2013 du Comité Local de Développement Rural, p. 2

Contribution collective, »Perwez« , Wikipédia

Carlo Di Antonio (1er mars 2018), « La Wallonie organise le recycle de ses friches indu[s]trielles et des terres polluées« , Site officiel de Carlo Di Antonio

Christophe Leroy (22 mai 2015), « Comment la Wallonie va convertir ses friches en lingots d’or », in Le Vif, n°21. Notamment cet extrait :

« Avec les 16’000 hectares de potentiel total [de sites à réaménager] dont dispose encore la Wallonie, nous avons des réserves foncières pour 80 ans », affirme Paul Magnette [Ministre-Président « PS » de la Région wallonne de l’époque]

François Louis (18 novembre 2013), « Perwez: la majorité communale veut const[r]uire un contournement de la ville« , RTBF

Marc Mélon (1er avril 2019), « Perwez: des agriculteurs s’opposent à l’expropriation de terres agricoles« , RTBF

Serge Otthiers (10 mars 2016), « Perwez : les travaux du futur contournement ont commencé« , RTBF

Gilbert Pierard (23 février 2019), « Le contournement E411-Perwez bientôt relancé ?« , L’Avenir

JT de 19h (29 avril 2019), « Perwez : mobilisation contre la construction d’une nouvelle route« , RTL-TVI

Emmanuel Schu (26 février 2019), « Le ministre Carlo Di Antonio remet sur les rails le projet de contournement à Perwez« , Canal Zoom

Service Public de Wallonie (24 mars 2015), Agence de Développement Local – Demande de renouvellement d’agrémentSite officiel de la commune de Perwez

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