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La foi en l’ivresse — Les hommes qui ont des moments de sublime ravissement, et qui, en temps ordinaires, à cause du contraste et de l’extrême usure de leurs forces nerveuses, se sentent misérables et désolés, considèrent de pareils moments comme la véritable manifestation d’eux-mêmes, de leur « moi », la misère et la désolation, par contre, comme l’effet du « non-moi ». C’est pourquoi ils pensent à leur entourage, leur époque, leur monde tout entier, avec des sentiments de vengeance. L’ivresse passe à leurs yeux pour être la vie vraie, le moi véritable : ailleurs ils voient les adversaires et les empêcheurs de l’ivresse, quelle que soit l’espèce de cette ivresse, spirituelle, morale, religieuse ou artistique. L’humanité doit une bonne part de ses malheurs à ces ivrognes enthousiastes : car ceux-ci sont les insatiables semeurs de l’ivraie du mécontentement avec soi-même et avec le prochain, du mépris de l’époque et du monde, et surtout de la lassitude. Peut-être tout un enfer de criminels ne saurait-il produire ces suites néfastes et lointaines, ces effets lourds et inquiétants qui corrompent la terre et l’air, et qui sont l’apanage de cette noble petite communauté d’êtres effrénés, fantasques et à moitié toqués, de génies qui ne savent pas se dominer et qui ne parviennent à toutes les jouissances d’eux-mêmes que s’ils se perdent complètement : tandis qu’au contraire le criminel donne souvent encore une preuve d’admirable domination de soi, de sacrifice et de sagesse, et maintient vivantes ces qualités chez ceux qui le craignent. Par lui la voûte céleste qui s’élève au-dessus de la vie devient peut-être dangereuse et obscure, mais l’atmosphère demeure vigoureuse et sévère. — De plus, ces illuminés mettent toutes leurs forces à implanter dans la vie la foi en l’ivresse, comme étant la vie par excellence : une terrible croyance ! Tout comme l’on corrompt maintenant à bref délai les sauvages par l’« eau de feu » qui les fait périr, l’humanité a été corrompue dans son ensemble, lentement et foncièrement, par les eaux de feu spirituelles des sentiments enivrants et par ceux qui en maintenaient vivace le désir : peut-être finira-t-elle par en périr.

Friedrich Nietzsche. , Aurore. Réflexions sur les préjugés moraux ,1881

Texte en préambule de la troisième édition du recueil collectif Nos Périodes – III.

Illustré par Dimitri Procofieff.