Groupe Anathème

« Non, je crois que justement, il n’y a que les victimes qui se taisent. » par Groupe Anathème

« J’assiste au règne

Du soleil en cascade

Couleur de pleine voix d’air

C’est un lac

en pleine vie »

Autoportrait de l'auteur parLucie Lefauconnier

Barbe Bleue, poésie contre la culture du viol.

Bien sûr il y’a les statistiques et les témoignages anonymes. Bien sûr il y’a les conférences et les annonces coup-de-poing. Bien sûr il y’a tant de moyens de sensibiliser. Ce combat est sans doute aussi vieux que la prostitution. Combat sans cesse renouvelé comme on remet l’ouvrage sur le métier à tisser. Mais la sensibilisation à ses limites. Elle est l’expression d’une objectivation du sujet. Alors, quand les statistiques, les témoignages anonymes, les conférences et les annonces coup-de-poing finissent par se confondre dans le grand bazar spectaculaire de la société marchande, la littérature devient le dernier moyen de rendre sensible ce qui nous est extérieur.

« Je voudrais frapper comme l’arbre lorsqu’il s’écroule sur le sol »

 Devant l’analyse rationnelle de faits, nous ne pouvons qu’être sensibilisés, c’est-à-dire, l’espace d’un instant, communier dans une éphémère conscience commune des choses qui nous restent toutefois extérieures. Des choses que l’on regarde comme objet. La poésie elle, ne sensibilise pas : elle rend sensible. Elle parle, susurre, hurle, raille directement dans nos cerveaux. Lire, c’est converser avec soi-même à travers les mots d’un autre. La poésie jouit du privilège de rendre tendre ce qui est rude sans en effacer l’horreur, de faire entrer dans l’intime en faisant fi des pudeurs normatives tout en attisant le feu d’une pudeur plus profonde, plus humaine, plus universelle. Alors, quand la poésie touche à quelque chose d’aussi malheureusement commun que le viol et son infernal cortège d’habitudes et de dominations, sa triste « culture », elle atteint ce point précis qui la fait naitre de manière autonome à l’extérieur d’elle-même. C’est tout le tragique de nos existences subies qui prend une dimension intime et commune. « Barbe bleue » de Lucie Lefauconnier fait partie de ce champ d’expérience. Toutes nos familles, tous nos groupes de potes ont leurs petits secrets honteux, leurs expériences « limites », leurs petits tabous pas trop discutés et puis, leurs psychoses histoire de faire « comme si », histoire que « la vie suive son cours ». Comme si la vie pouvait pâtir de la vérité.

« Parfois je préfère ton silence, je t’y comprends mieux »

Que l’on connaisse ou non l’auteure et son histoire importe peu. Le premier Je qui commence ce recueil de poésie n’appartient pas à la première personne du singulier. C’est un je qui veut dire nous, toi et moi. C’est le je de nos mères, de nos sœurs, de nos copines, c’est notre je à nous, notre je intime qui déborde dans le courage d’une autre. En poésie, « je » se décline à tous les temps et tous les nombres. Nos histoires ne sont pas des successions de faits. Elles ne sont que des successions de phénomènes, de choses visibles et interprétées selon cette vision.

Voilà, ce qui fait de « Barbe Bleue » un indiscutable manifeste poétique et donc politique. ; il rend au viol son défaut d’expérience vécue, d’expérience affective, et l’affectif est le lieu même où se jouent les partitions politiques. Tantôt la tristesse laisse place à une rage à laquelle succèdent des dénis de partout conjugués : par les potes, par les parents et puis par soi-même aussi. Ici les objets se confondent avec les corps, car la culture marchande a épousé de belles noces la culture du viol. Ici l’on se cache, on s’expose, on bat en retraite, et on attaque. C’est tout le mouvement de la survie qui s’offre à nous dans une langue ici crue, là-bas lyrique, mais toujours juste. Et les photographies, banales de prime abord, qui trouvent soudain une dimension terrible dans la façon qu’elles s’offrent aux phrases qui les bordent. L’incompréhensible et l’inadmissible prennent forme dans la détermination de l’œuvre.

La poésie dit l’expérience. L’expérience ne commande pas à la poésie. Ce n’est pas un reportage, c’est un cœur qui bat à des rythmes furieux. C’est une langue qui veut hurler en silence, chuchoter à grands cris. Les mots ne réclament aucune pitié, aucune bienveillance. Ils ne réclament pas la condescendance que tous pensent devoir aux « victimes ». D’ailleurs « […] il n’y a que les victimes qui se taisent ». Écrire sur le viol, c’est refuser de rejoindre la foule anonyme des « victimes » ; mot fourretout et déshumanisant. « Barbe Bleue » ne réclame rien de tout cela. L’auteure ne réclame rien. Elle n’a rien à réclamer, rien à demander, rien à supplier. Juste à être. Juste à dire. Elle nous dit simplement ce qui est. Et par cela, elle nous rend sensibles, ce qui est à la fois commun et tabou.

« J’assiste au règne

Du soleil en cascade

Couleur de pleine voix d’air

C’est un lac

en pleine vie »