L’heure des derniers commerces

Chaque fois que j’ai marché pour me perdre, mes pas ont trouvé cette avenue. Je me dirige à la densité des foules. Dès qu’il faut choisir, je prend la rue avec le plus de désordre. Je finis par arriver sur le vieux marché, la pagaille. 

Il fait nuit. C’est une très longue allée commerçante où tout se vend. Où chaque personne vend ou transporte marchandises ou passagers. Une masse foisonnante de gens qui vont chacun dans une direction différente et qui pourtant marchent sur la même allée. Une autoroute où chacun est sa bande, chacun est sa direction, son sens de marche, son sens inverse, diagonal, on traverse de gauche, on traverse de droite, on cascade, on dépasse. Imaginez-vous une rue piétonne large de cinq mètres, où camions, moto et taxi déchirent la foule en permanence, une allée entrecoupée de petits commerces extérieurs : des chaises et des parasols où se vendent piles électriques, sandales, recharges téléphoniques, chaussettes. De chaque côté de la chaussée, à ciel ouvert comme des ruisseaux, les caniveaux libèrent des canalisations de l’enfer une odeur qui ne vous veut pas du bien. Imaginez-vous des petits magasins au rez-de-chaussée d’habitations avec leurs portes ouvertes, la musique à fond les enceintes, imaginez-vous faire dix mètres, aller d’un refrain à l’autre, entrecoupé du son d’un mégaphone où une voix enregistrée répète ce que vend le commerce local : cartes mémoires, services informatiques, recharges téléphoniques, imaginez-vous l’heure des derniers commerces, quand chacun a fait son beure, dans un pays où le ramassage des ordures est un mythe, un mensonge d’état, on rassemble les emballages, les bouteilles en plastique, les sacs, les morceaux de bois et on allume des feux. Et partant en fumée, les déchets du jour laissent place aux déchets de demain, qui seront brûlés à leur tour. Vous marchez sur une allée noire de monde, de présences, il fait nuit, vous êtes dans les rues de Kinshasa, la fumée des ordures autour de vous, les phares des motos qui jaillissent de nul part, la myste est sur vous, vous voyez des sourires, des regards, des dents. C’est la nuit. Autour de vous c’est les flammes, vous marchez, les gens s’engueulent, c’est à se demander comment ils se reconnaissent, vous vous ne voyez que des ombres et sur cette avenue la foule se densifie à chaque mètre, c’est comme s’enfoncer dans la chair d’un monstre peuplé de fourmis et de larves par nuées, ça pullule, un pas en avant et vous prenez des claques de vies, un écartèlement des sens et votre regard s’arrête parfois sur des détails absurdes, deux vieillards sont assis à une table atour d’un plateau d’échec, capsules de bière retournées, capsules de bière pas retournées, ils jouent aux dames, pas besoin de pions, un tas d’ordures se met à bouger seul, on croirait un monstre qui parle, qui se déplace, un tas d’ordre haut d’un mètre à l’intérieur duquel un enfant cherche je ne saurai pas vous dire quoi, je marche, vous marchez avec moi : il y a un fantôme devant nous, un énorme drap blanc, un homme qui vend une moustiquaire et qui la tiens comme ça étendue, comme un spectre magnifique au milieu de la foule et vous marchez, j’avance avec vous, à plusieurs reprise vous évitez de vous faire arracher la hanche par le rétroviseur d’un taxi, il faut danser un peu pour ne pas mourir, des grands-mères continuent à vendre leur manioc aux enseignes aménagées dehors avec une chaise et quelques lattes de bois, la nuit des bougies à l’huile illuminent leurs étalages, vous passez votre chemin, vous ne voyez que leurs visages froissés et toujours ces regards qui attendent.

Tout ça défile sur une centaine de mètres. À chaque pas son évènement. Je peux traverser ses rues sans craindre pour ma peau parce que j’ai la tête du coin et vous allez marcher avec moi. Mais notre langage est-il fait pour un pareil désordre ? Y a-t-il une ponctuation pour agencer dans une même phrase des scènes qui ne cessent de s’emboîter, une intensité en chaîne continue ? Au milieu des embouteillages, un homme est debout sur le toit d’une camionnette comme sur une planche de surf, il évalue le trafic. À ce moment-là, je me sens pénétrée par la transe. La musique des terrasses, les mégaphones qui multiplient la vente à la criée, les klaxons, la nuit, la fumée, les bougies,  les ordures qui partent en flammes, l’odeur du plastique brûlé. Je continue de marcher, vous marchez avec moi. Vous êtes à Kinshasa, vingt années de guerre ont délogé quelque 3,4 millions de personnes, ceux qui étaient dans les villages se sont rassemblés dans la capitale, dans les rues tout se vend à la sauvette, haricots en sachet, montres, cartes des 26 provinces, chats, cigarettes, perroquets, des sommiers de lits, des statuettes. Je m’arrête sur une assemblée principalement composée d’hommes, ils sont autour d’un arbre, un homme au mégaphone est debout sur une estrade, c’est ce qu’on appellerait une réunion des parti. Ça parle politique. Qu’est ce que je peux vous traduire ? Fatshi est à Bruxelles, le peuple ne lui octroie aucun droit à l’erreur, mais on applaudit son agilité et sa vivacité d’esprit parce que devant les journalistes belges le président sait éviter les questions pièges. Et ça dit « UDPS Viva ? “Et les hommes répondent ‘UDPS Viva !’ et on se dit comme ça que le nouveau président va mettre un terme à la corruption , qu’il va récupérer l’argent qui filait dans les poches de l’ancien gouvernement. Il y a un homme dans la foule, il a un très long cou et des oreilles proéminentes, cela fait tellement longtemps que le pays attends le renouveau politique que je me dis en regardant cet homme que sa morphologie a dû s’adapter aux réunions du parti. Chemin retour sur le taxi-moto, j’ai l’impression d’être en phase avec mon Dieu intérieur, j’ai l’impression que chacune des présences que j’ai traversées dans cette allée m’a fait vivre son histoire, ses rêves, son incarnation, j’ai vécu deux cents mille vies, des guerres et des paysages, des enfances et des morts, des auras qui se sont mêlées à la mienne dans cette avenue où je viens pour me perdre. Le conducteur se retourne sur moi,  il ne parle pas français et il me donne un coup d’épaule pour signifier ‘accroche-toi, ça va secouer’. Vous êtes avec moi, nous sommes dans les rues de Kinshasa. L’heure des derniers commerces est passée.

NM.

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