— Vers un dissensus insurrectionnel –

Gavés depuis trop longtemps aux grains de la propagande libérale capitaliste, dont le fondement philosophique prônait le libre débat comme méthode de recherche vers un consensus politique, nous avons fini par nous embourber nous aussi dans les marais boueux du libre examen. Par un tour de passe-passe consistait à faire croire que le libre examen d’une question politique amène, par les consensus des membres en présence, au règlement d’une question ; les milieux jusqu’aux plus contestataires ont adopté le système d’assemblée générale en croyant y trouver l’expression d’une méthode égalitaire, où libres paroles et libres individualités se mêlant dans la fièvre du débat finiraient par fournir d’elles-mêmes, comme par transcendance, une solution qui convienne à l’unité d’un mouvement et in fine a la centralité de ses gestes.

Aussi, par la centralité des gestes, la possibilité de contre-attaque donnée à l’état est accrue. Il n’est pas difficile de prédire la décision d’une AG ; il suffit de voir qui y participe. Et  d’établir ensuite quelques statistiques pour juger d’avance les décisions du mouvement.

L’assemblée générale n’est sommes toutes qu’un pastiche un peu névrotique de l’Assemblée nationale. Elle en concentre toutes les tares et plutôt que de favoriser l’individualité elle amenuise au contraire les particularités – elle force à prendre parti –, car l’AG est un organe exécutif et législatif à la fois. La parfaite incarnation structurelle de l’autorité et de la réaction. Elle rencontre même parfois son organe répressif propre à rendre performatifs ses balbutiements.

D’Ag en Ag s’installe ce qu’il convient d’appeler un droit coutumier. Sitôt les élans fiévreux d’un début de mouvement contestataire évaporé, les névroses déjà bien présentes à la base, les affects de commandement qui tiraillent tous partisans, les positions campistes interpersonnelles, la représentation de sa place dans un dispositif communautaire finissent d’installer un habitus bientôt indépassable et  finira de tuer le mouvement d’une mort lente, longue,   agonisante. De cette mort viendront les purges et exclusions qui toujours accompagnent le désir de violence d’une communauté aux abois.

Le droit clanique et coutumier typique des communautés humaines politiques, sorte de droit orale, sera écrit au fil du débat  sur la Constitution des corps et des esprits, habités d’un bien réel principe de légitimité que d’aucuns ne se privera de brandir dès lors qu’il s’agira d’imposer de tous voir depuis sa propre position. Ces diverses légitimités ont tout de la mystique du pouvoir, de sa poétique fondamentale.

On y retrouve le principe de légitimité temporelle, et telle une lignée de roi, plus le temps est long, plus on est légitime. On ne manquera pas de faire taire tel ou tel, a grands coups de faits divers destiné à le faire douter de sa position.

On y trouvera bien sûr, la légitimité physique, la possibilité de blocage ou de coup de poing, et donc la force de frappe du mouvement. Bellatorés, chevalier, police ou milice, tous les pouvoirs finissent par avoir recourt à la matraque pour se justifier.

On y trouvera, évidemment, l’argument moral. Le rire de Platon plane encore sur l’Ag, et comme la Nation commande aux députés, les intérêts stratégiques de la France, ou toutes sortes d’abstractions similaires – une idole de substitution commandant à l’action des corps et des esprits, qui par le systématise s’installent dans une position identitaire. Autrement dit, qui se donne un rôle parmi la meute. Selon les lieux et les temps, les arguments moraux changent, mais toujours ont reconnait leur efficacité par la générosité, par l’abondance de son arrogance et de son agressivité. L’argument moral incite à se taire, et à craindre. Il fut un temps ou l’exil était le pire des châtiments qu’une communauté pouvait infliger à un être. On préférait la mort à l’exil. Comme un souvenir poétique enfui en nous, la crainte de l’exclusion plane. On n’exclut toujours sur des arguments moraux, et la morale plus surement que les corps, sait vous maintenir a l’extérieur d’une communauté.

Toutes les légitimités ont pour but fondamental la hiérarchisation pour un comportement et une vision asymétrique des composantes du mouvement par les composantes du mouvement elles-mêmes. L’Ag vient en vérité chapeauter le mouvement du triste melon  noir de la fragmentation conflictuelle. Mais la conflictualité qui s’y exprime est une conflictualité de nature impérialiste, une fragmentation permanente à l’intérieur des sous-groupes informels, la redéfinition permanente de l’ami et de l’ennemi. L’Ag par la centralité de son dispositif agit comme le conquérant jacobin qui soumit les villes et villages de France.

Cela, bien des gens, et bien des groupes l’ont intuitivement compris. Nul pourtant ne viendra critiquer- le principe même de l’Ag – trop sûr de l’avantage que contient pour eux une telle industrie à produire de la légitimité. Et donc, du pouvoir.

Alors, quand viendra le temps des inimitiés profondes au sein d’un mouvement divers, tel naïf s’étonnera que les mots et les discours jusqu’alors prononcés n’entrent que dans le cadre d’une microconspiration. Il s’indignera encore du manque d’éthique, de moral, d’honneur de ceux qu’il plaçait hier encore dans le camp des … COPAINS.

Celui qui se rend en AG sans avoir comploté au préalable n’est que de la chair à ambition. Quitte à pratiquer, ce sordide guignol autant qu’il serve a quelques choses. Le système d’assemblée général est un système conspiratif.  Tirez de cette phrase la leçon qui convient à vos ambitions.

Face au mauvais théâtre des Ag, les plus malins ont déjà décidé de n’y plus venir. L’intuition a cet avantage la sur l’habitude. Pour les habitués, c’est l’éternelle recherche d’un cadre safe. Vastes illusions, tant l’Ag en elle-même est l’invitation à tous les autoritarismes, tous les virilismes, tous les moralismes. Ce n’est pas en discutant qu’adviendra la moindre convergence. La convergence viendra de l’interpénétration des mondes. La conflictualité, le respect, l’amitié, l’agacement, toutes ces choses viennent d’elles-mêmes, sont composantes de la  vie. Inutile de les exacerber par la recherche d’un consensus abstrait et nuisible.

Tout organe au sein d’un mouvement doit être un organe de décentralisation. Nous devons cesser de revendiquer nos accords et dire, enfin, que de partout, tous ceux qui luttent contre un projet, ou un monde, ne sont pas d’accord sur bien des points. Revendiquer  et appliquer enfin la diversité des mondes face à la centralisation capitaliste des formes de vie, son enfouissement permanent sous une coulée de béton.

Nous devons revendiquer le disensus insurrectionnel contre les consensus réformistes – qui ne reforme que le mouvement – .

Par disensus nous entendons ;

L’expression libre et spontanée

la manifestation libre et spontanée

la participation libre et spontanée

de toutes les individualités,

de toutes les particularités du mouvement

à toutes les formes de représentation particulières du mouvement.

 

Tous cela actés par le principe stratégique que frapper sur tous les fronts et depuis tous les points de vue est la technique de guerre propre aux guérillas. Technique dont le pouvoir lui-même ne se prive pas d’user ; d’action juridique en action de police, la barbouzerie viendra, si besoin, achever l’œuvre de déstabilisation du mouvement.

 

Qu’un problème précis vienne à diviser le mouvement, et bien, que chacun le dise, l’affirme, le conteste à sa manière, et comme il veut. La diffusion spontanée de tous les points de vue est le seule voie égalitaire. La diversité des avis, « officiels »est la meilleure méthode de recherche. Ainsi apparaît la réalité diverse d’une situation.

Qui d’un point de vue féministe, qui d’un point de vue primitiviste, qui d’un point de vue réformiste, chaque point de vue est une porte d’entrée vers une compréhension du réel- une route vers la nuance.

Qu’on ne se méprenne pas.

Ce n’est pas la centralisation des points de vue qui rend efficace, c’est la centralisation des points de vue qui rend prévisible.

Ce n’est pas la décentralisation des points de vue qui rend inefficace, c’est la décentralisation des points de vue qui rend imprévisible.

Comment l’état peut-il attaquer le centre d’une lutte, si cette lutte n’a pas de centre ?

Comment arrêter un mouvement, s’il n’a pas de direction ? Comme une pierre jetée au milieu d’une marre forme des cercles concentriques.

Nous connaissons, par contre, que trop bien les centres et les directions qui sont ceux de nos ennemis réels.

 

C’est pourquoi nous savons qu’il  faut partir dans tous les sens. Nous ne revendiquons pas notre entente idéologique. Nous ne revendiquons que nos indépendances. Nous sommes une entente de guerre. Qui des tranchées, qui du guet, ou qui de la diplomatie, qu’importe – chaque faction par à la guerre avec ses intérêts stratégiques propres. Il ne reste à la fin plus beaucoup de couches à l’oignon. Mais celui qui tenta de l’éplucher a les yeux remplis de larmes.

La centralité est l’ennemi de l’insurrection. On a déjà vu, trop souvent, les AG  épuiser un mouvement en éternels palabres. C’est que l’AG aime à partir d’un idéal abstrait. Elle cherche à prévenir de situations qui ne sont pas encore venues. Elle situe sa réflexion dans l’espace du peut-être et offre ainsi aux imaginations autoritaires le loisir de composer une fiction à leur avantage.

Si l’AG s’embourbe dans l’inefficacité et le conflit, c’est qu’elle ne partage pas seulement le rire sardonique avec Platon, elle en partage aussi l’idéalisme. Pour l’idéaliste, le pouvoir est une métaphysique –une institution. Le pouvoir et l’autorité sont vus comme une propriété que détiennent des catégories propres : homme, blanc, cisgenre, hétérosexuel, bourgeois. On tentera dès lors par diverses méthodes d’en conjurer l’essor par exemple avec la modération québécoise. Or, c’est oublié que le caractère coercitif d’un pouvoir provient toujours d’une situation réel et physique – et que rien n’est plus mouvant qu’une situation.  C’est oublié que, comme l’écrivait Michel Foucault, les dominés eux aussi peuvent manifester et reconduire les effets et positions du pouvoir. L’idéalisme, dans sa quête d’absolu, maintient et aide à se maintenir l’institution, la métaphysique, la poétique du pouvoir par les vertus paradoxales de l’alliance conflictuelle objective. Le pouvoir est dès lors vu comme un phénomène alors qu’il est toujours un noumène. Cette distinction entre phénoménologie du pouvoir et noumènologie du pouvoir est exactement celle qui sépara Trotsky de Lénine aux heures du coup d’état bolchevique à l’intérieur de la révolution de 1917.  L’un s’attaqua aux cœurs stratégiques de l’état – télécom, port, etc. – tandis que l’autre voulait prendre ses lieux symboliques. Gageons de l’échec de ce coup d’État si le plan de Lénine avait été suivi. C’est que les parlements, les palais royaux ou de justice sont typiquement des phénomènes, une poétique de pierre et de dorure qui viennent détourner l’œil du pouvoir réel, qui viennent l’obnubiler pour que se confondent dans l’esprit des peuples institution du pouvoir et situation de pouvoir. Ce n’est pas l’uniforme qui fait le flic, c’est la matraque.