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Poésie

Colonie – Un poème de Laurent Demoulin

By 22 janvier 2016 No Comments

Les tam-tams chantent tout le jour

Appelant sans fin son retour

Image : Frontipice du livre " Ulysse Lumumba " Antoine Demoulin

Laurent Demoulin est un auteur, critique et poète belge d’expression française. Il a publié Ulysse Lumumba (Bruxelles, Le Cormier, 2014), Palimpseste insistant (Bruxelles, Tétras Lyre, 2014) et Petites Mythologies liégeoises (co-signé avec Jean-Marie Klinkenberg, Liège, Tétras Lyre, 2016). Son premier roman, Robinson, paraîtra en novembre 2016 aux éditions Gallimard.

Les sujets du roi à la barbe carrée devaient aux Romains l’écriture, l’argent, les ponts et les routes. Et, à travers les âges, quelques miettes de la raison grecque étaient parvenues jusqu’à eux. Des Chinois, ils avaient reçu la poudre, des Arabes les chiffres, des Anglais la machine à vapeur et des Allemands… leur roi. Incapables de se comprendre avec leurs propres mots, ils avaient emprunté leurs langues aux Bataves et aux Français. Enfin, s’ils avaient la foi, leur Dieu était passé par tant de mains qu’une armée de prêtres était nécessaire pour se rapprocher un rien de sa grise lumière.

 

Les tam-tams chantent tout le jour

Appelant sans fin son retour

 

Forts de tout ce qui leur venait d’avant et d’ailleurs, les sujets du roi à la barbe carrée quittèrent leur pays de pluie pour se rendre là-bas

Très loin, sous un soleil sauvage,

Au pays des hommes libres,

Des hommes noirs auxquels les Romains n’avaient rien appris et qui ne connaissaient ni les Chinois ni les Anglais ni personne.

Envoyés par leur roi à la barbe carrée, les sujets allèrent sur les terres de « ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole ceux qui n’ont jamais su dompter la vapeur ni l’électricité ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel » mais qui vivaient « saisis par le mouvement de toute chose insoucieux de dompter, mais jouant le jeu du monde. »

 

Les tam-tams chantent tout le jour

Appelant sans fin son retour

 

Les sujets qui n’étaient rien par eux-mêmes pénétrèrent la terre de ceux qui n’étaient qu’eux-mêmes,

Qui étaient tout par eux-mêmes,

Qui étaient pleins d’eux-mêmes

Au point de déborder de leur être et d’embrasser la divinité spontanée du monde sans avoir besoin de recourir à des prêtres ou à un dieu.

 

Les tam-tams chantent tout le jour

Appelant sans fin son retour

 

Les sujets du roi allemand s’installèrent dans le pays des hommes libres qui n’obéissaient qu’à leur corps et ne parlaient que leur langue.

Ah ! S’ils s’étaient contentés d’y voler l’or, les émeraudes et l’uranium ! Mais au lieu de s’en tenir au pillage, ils se prirent pour les Romains. Comme les Romains, ils construisirent des ponts et des routes. Comme les Romains, ils apprirent à quelques-uns l’écriture. Comme les Romains, ils se posèrent en vainqueurs, Belgica caput mundi, et se moquèrent de la plénitude des hommes noirs. Ils leur déclarèrent qu’il était mauvais d’être libre, qu’il était bon de se tuer à la tâche et de s’écarter du monde pour apercevoir de loin, dans la pénombre, sous les pierres, le visage de leur dieu pâle et vieillissant. Ils affirmèrent encore qu’il était interdit d’avoir du plaisir dans l’amour et qu’il fallait leur obéir et parler les langues qu’ils avaient empruntées aux Français ou aux Bataves.

 

Les tam-tams chantent tout le jour

Appelant sans fin son retour

 

Comme les hommes noirs restaient perplexes devant tant d’absurdités, les sujets du roi à la barbe souillée leur coupèrent à chacun une main. Les hommes libres avaient l’habitude du sang : ils avaient fait couler celui de l’okapi, de l’hylochère, du bonobo, du léopard et même celui de leurs cousins ou de leurs frères. Pourtant, une fois leur main coupée, ils crurent, sans les comprendre, les sujets du roi à la barbe rouge et blanche. Pourtant, ils obéirent à ceux qui étaient venus avec la vapeur des Anglais et la poudre des Chinois.

 

Les tam-tams chantent tout le jour

Appelant sans fin son retour

 

Puis, beaucoup plus tard, bien après la mort du roi à la blanche barbe, à l’époque où régnait un roi aux lunettes carrées, les hommes noirs comprirent que leur liberté s’était évanouie. Et ils rêvèrent de la retrouver. Sans doute était-il trop tard pour qu’ils redeviennent eux-mêmes, seulement eux-mêmes, pleinement eux-mêmes, dans la lumière directe du monde, mais ils voulaient tenter l’aventure.

C’est pourquoi ils se choisirent un chef.

Non pas un roi, un homme.

Un homme qui parlait toutes les langues anciennes aussi bien que celle des Français.

Un homme qui savait écouter la foule et lui répondre.

Un homme qui était capable de tendre le poing.

 

Les tam-tams chantent tout le jour

Appelant sans fin son retour

 

Les sujets du roi à la voix de curé acceptèrent de faire semblant de partir. À condition, bien sûr, de pouvoir continuer à voler les émeraudes, l’or et l’uranium. Ils condescendaient à ne plus jouer aux Romains. À condition que les hommes noirs leur disent merci.

Le chef que les hommes noirs s’étaient choisi se leva

Et avec lui se relevèrent tous ceux qui s’étaient couchés pour obéir.

Le chef qu’ils s’étaient choisi brandit le poing

Et au même moment repoussèrent toutes les mains qui avaient été coupées.

Le chef qu’ils s’étaient choisi dit : « Nous ne vous devons aucun merci. »

Et dans sa voix se libéraient toutes les langues.

 

Les tam-tams chantent tout le jour

Appelant sans fin son retour

 

Choqués par tant d’ingratitude, les sujets du roi à la pâle figure ressortirent de leur tiroir la poudre des Chinois. Et avec cette poudre, ils assassinèrent le chef que s’étaient choisi les hommes presque à nouveau libres.

Les sujets du roi blanc tuèrent le chef noir

Et avec lui l’élan qui portait tant d’espoir.

Puis, ils retrouvèrent la rage avec laquelle leurs ancêtres avaient coupé les mains pour tailler en pièces le cadavre du chef noir. Et avec lui partait en lambeaux le corps même de la liberté. Enfin, comme s’ils voulaient éviter que ces dés chair noire ne se fondissent dans la nature (à la façon des anciens dont les regards accompagnaient le monde), les sujets du roi blanc les jetèrent dans l’acide.

Et dans l’acide sans mémoire se consuma l’Histoire.

 

Les tam-tams pleurent dans la nuit

Parce qu’ils refusent l’oubli.

 

Laurent Demoulin