Quelques notes sur la poésie.

 

Je postule qu’il n’y a pas d’art. Seulement la poésie.

L’art a été inventé pour séparer la poésie de la vie.

Et nous faire préférer à la vie – sa représentation.

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 Un philosophe allemand avait postulé jadis la mort du dieu unique et sa résurrection dans l’état moderne.  A ce postulat de la mort de dieu, un antisémite français, qui n’en finit pas de tous nous mettre mal à l’aise répondait, sobrement :

« Dieu est en réparation. »

Sans doute en va-t-il aussi de l’art. L’art est mort au moment même où il s’est intégré dans le décorum quotidien. L’art, dévoyé en genre publicitaire est devenu l’être-image du monde – le réfèrent essentiel de la production de soi, le masque par lequel on se signale à l’autre persona grata.

Dans l’art jadis – de l’achat de tableaux à l’habillement – ON se signalait comme appartenant à un certain ordre sociale qui nous séparait d’autrui.

On ne signale plus aujourd’hui, quelques soit son style, qu’une adhésion certaine à l’ordre sociale qui nous maintient à la fois séparé et uniforme. A mesure que nos gestes se font de plus en plus semblables les styles se multiplient. S’ils se multiplient, c’est qu’ils sont les souvenirs de mondes éteint.

Le punk est bien mort. Il ne revient que comme farce.  

Comme la free party, le jazz, le baroque ou le situationnisme.

Ce qui se donnait pour original est devenu banal car désormais rien de ce qui est marginal n’a plus le droit de le rester. On se tatouait jadis pour signifier les océans bravés par tempêtes, les guerres qui n’avaient pas su nous donner la mort, le passage d’un âge à l’autre ou encore l’appartenance à une secte. Mais les océans à présent sont remplis de chalutiers insubmersibles, les guerres ont été sous traitées, tous les âges demeurent l’enfance, et pour seule secte ne reste que l’immense conspiration marchande  qui règne sur la totalité.

Chaque fois que la mode s’empare d’une musique, d’un habillement, d’un langage, bref d’un style, elle nous signale en parallèle qu’elle a détruit le monde dont elle provenait.

Car le style, lorsqu’il est une esthétique est avant tout un monde, doté, sinon de son territoire, en tout cas de ses frontières philosophiques, de son hermétisme, d’une localité qui en commande la geste – d’une métaphysique qui vient se superposer aux dispositifs de contrôle.  Le temps de la marchandise est un temps colonial dont le mouvement est appropriation-destruction-reconstruction.

Je postule que la poésie est une œuvre qui fait monde.

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Une des définitions radicale de la poésie la place obstinément dans la vie. Mais la vie alors n’est pas l’existence – elle est recherche acharnée d’une intensité propre à interrompre le présent, à le dévoyer. Elle est l’aventure ici conspirée, maintenant et ensemble. Elle est le vol du papillon. Non pas le papillon épinglés sur un mur, dont on à artificiellement maintenu les couleurs.  

Mais le pré, la fleur, le soleil, la brise, nos yeux qui le contemplent.

Si la poésie c’est cela, alors les livres n’en sont que la mort embaumé. Le compte rendu mortuaire. La réduction d’un monde sensiblement vécu à sa forme communicable. Je pourrais dire avec un peu de malice que, dans ce cas, l’invention de l’écriture aura été un bien mauvais coup fait à la littérature. Et ajouter, afin d’indigner une bonne fois pour toutes les progressistes, qu’il n’y a rien d’étonnant à ce que les premiers livres furent des registres de commerce. La civilisation marchande est une civilisation du livre. Car elle est à besoin d’une mémoire surhumaine pour continuer de compter – ses biens, son argents, sa parcelle – et continuer de conter – sa gloire, sa puissance, sa légitimité.

Lorsque l’on passa du conte au récit, du territoire à la ville, fixé désormais au milieu d’un appareil hiérarchique, d’une division symbolique institué dans la chair, on garda sans doute longtemps le souvenir des chants qui régissaient l’espace et le temps.  On chanta encore un peu, autour des feux communs des quartiers des villes nouvelles ces histoires qui parlaient de longs voyages, de rivières et de ruisseaux d’arbres et d’animaux de combats et de fêtes. Puis on finit par en oublier le sens. Il se perdait avec les anciens. Un monde mourut à petit feu, son langage finit de s’estomper. Nulle mémoire ne put plus retenir cette littérature de la majeure partie de l’histoire de l’humanité : la littérature orale, nichée au creux des voix tendres ou sévère.

 La littérature comme une adresse, comme un contrat social régit par l’imaginaire.

Je postule que la poésie est avant tout un fait anhistorique.

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Certains diront que la poésie est situation. D’autres mise-en-scène. Peu importe. La seule chose qu’il importe de savoir à propos de la poésie, c’est pourquoi elle n’est pas toujours possible.  Si la poésie n’est pas toujours possible, c’est qu’ON la rend impossible.

S’il est des gens  pour empêcher la poésie d’être, c’est qu’ils en ont la puissance suffisante. .

Je postule que la poésie est un art de la guerre.

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Je veux vous raconter l’histoire d’un de mes orgasmes.

J’étais là, couché sur une plateforme qui devait bientôt trouver murs et toit. Former un abri commun. C’était du temps où il fallait défendre ce bocage, cette forêt, et puis cette forme de vie.

L’électricité, ce vieux souvenir, ne venait pas gâcher la voute étoilé, dont chaque point brillait avec l’intensité d’un lointain feu de bois.

Autour de moi des ombres amies et des ombres inconnues.

Nous buvions de ces mauvaises bières comme seule la France sait en produire.

Le temps avait déjà changé sa tyrannie. Elle se faisait plus douce.

 Demain n’existait que si nous le voulions.

Cordes de guitare qui résonnent. Suites à la suite. Ombre totale.

D’autres mains se joignirent au soliste. Flute et tambour.

Puis, des voix. Chant léger.

Les bruits se superposent, s’épousent, se rejettent. Le vent dans les arbres fait danser les cimes et son souffle s’offre – fond sonore indicible – à la tempête douce.

Je suis là, couché, sous la voute étoilés. La musique érige les frontières d’un monde qu’elle a fait naitre.

Lorsqu’elle se taira, ces murs s’écrouleront. Ce monde se retirera.

En attendant cette fin, il nous bâtit dans l’instant à mesure que nous le projetons, au rythme des suites et des voix et des tambours et du vent.

Accalmie. Chant léger. Aboiement d’un chien. Tambours battant.

 Dansent les ombres. La plaine s’embrase. Sabbat sans Souverain.

La musique les étoiles les ami.e.s. l’ombre me prennent au bas ventre

Monte en moi comme une jouissance inconnue et familière.

Plaisir pur. En vérité la ZAD est partout.

Je postule que la poésie est une sensation orgasmique.

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Un ami, duquel je ne crains pas d’affirmer à la suite de Montaigne «  c’était moi parce que c’était lui » fut invité à représenter la ZAD de la Sablière d’Arlon lors d’un débat du mouvement ouvrier chrétiens.

Le débat avait pour fin de dégager les enjeux que pose l’occupation. Le dernier enjeu posé par Jean Sans Terre – c’est le nom de cet ami – fut de l’ordre poétique. Il postulat que outre la démocratie, l’écologie, le sociale la ZAD répondait à un besoin esthétique et contemplatif. Il employa l’expression rimbaldienne « de révolte logique ». Loin de développer un argumentaire propre à me convaincre il me faut avouer que nous avions maintes fois, lui et moi, débattu de ce sujet. Nous partagions le postulat suivant «  la ZAD est une forme radicale de la poésie directement vécue ».

Un jour que nous fumions lui et moi un joint du côté de la barricade Nord, à contempler flotter au vent un drapeau noir  nous nous demandions de quelle manière pouvait on rendre aux mondes extérieures l’immense poésie que dégage la ZAD.

«  C’est impossible, seule la vie témoigne de la vie. Coucher cette beauté sur papier se serait lui retirer pour beaucoup de sa dimension poétique. » dis-je.

Jean acquiesça légèrement, tout en faisant la moue. Cet insatiable rhéteur ne manquerait certainement pas de me contredire. Surtout s’il était d’accord. Pure esprit de contradiction il avait pour passion le duel rhétorique et l’aventure. 

«  Sans doute, sans doute. » commença-t-il avec ce sourire un peu ivre et un peu narquois qu’il adressait souvent en guise de défi. « Mais pour Jean Sans Terre rien d’impossible. »

Pointe d’agacement de mon côté. Il reprend :

« Tu as une maison d’édition non ? »

« Oui. »

« On fait un livre ! Sur la ZAD ! »

Je m’apprête à me plaindre avant d’être coupé.

« Oui oui, t’es fatigués, l’année gilet jaune toussa toussa, t’en a marre d’écrire des trucs politiques. T’inquiète, t’as rien à faire. Je prends tout en charge. »

Il m’amusait plutôt d’entendre qu’il allait prendre tout en charge dès lors qu’il n’avait pas la moindre idée de la façon dont on créer un livre. Il m’était évident que je devrai tout de même le suivre sur son chemin. Ce ton de défi m’invitait à le faire. Nous conclûmes et bientôt Jean se fit le réceptacle de nombreux textes écrits par des amis et des amies. Nous arrivions à 70 A4 avant de décider d’arrêter le recueil là. Jean avait même prit la plume. En outre nous avions à trier un nombre impressionnant de photographies

Lorsqu’à Bruxelles je lu l’épreuve du livre je le trouvai bon. Il avait les milles formes-de-vies de la ZAD.

Sa rage, sa tendresse, son humour, son lyrisme, sa diversité.

Son désir de chanter.

Je décidai de faire un film.

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Il faudra un jour écrire quelques thèses sur la communauté qui chante. Comprendre pourquoi les comptines prennent dans l’enfance une telle importance et pourquoi elles ne nous quittent jamais. Expliquer ce qui fait chanter les soldats qui partent à la guerre. Dire pourquoi chanter ensemble à la mort d’un être aimé adoucit notre peine. Se souvenir que les gilets jaunes ne sont devenus gilets jaunes que parce qu’ils avaient le désir de chanter.

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Vu à l’entrée d’une cabane :

« A toi qui confond la poésie et l’Eden. Nous ne cherchons ici aucun paradis.

Nous ne cherchons pas la mort – mais la vie dans son intensité arbitraire.

La vie tendre et agressive.

Va – esprit chagrin ! – va par les vents disséminer ailleurs tes envies de cimetière. »

Je postule que la poésie est un parti pris.

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Jean avait un tatouage, c’était un oiseau.  Pas n’importe lequel. Un oiseau noir à l’œil vicieux, au bec long et pointu. Il tirait une branche à laquelle une foule semblait attachée, comme envoutées, prise de délire. Les hommes qui composaient cette foule étaient nus. Ils avaient la bouche ouverte, sans doute pour hurler. Il disait que c’était le signe de ralliement du parti des oiseaux. Le moyen de se reconnaitre entre eux. Il disait encore : le parti des oiseaux est une vaste conspiration.  Ses partisans s’appliquent à vivre la poésie. Le parti des oiseaux est ce qui abolira enfin la nécessité du poète. Car, diffuse et diluée dans l’existence, plus rien ne justifiera de faire de l’art une forme séparée de la vie.

Il disait : «  ZAD Partout. » avant d’ajouter  « Emeute toi. »

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Outre son mauvais titre, « Le Vertige de l’émeute » de Romain Huet est agréablement écrit. Il tente de dégager tous ce qui se joue dans le fait émeutier. Le livre fait peu de place à l’émeute en tant que violence.  La violence, même, ne serait pas ce qui est d’abord recherché dans la casse ou le combat. On pourrait presque la concevoir comme un rituel magique de réactualisation de sa présence au monde, là où l’absence et la dépossession sont signifiées partout, dans les mobiliers urbains, dans le regard de haine de la police, dans le croisement des rues droites, trop droites. Outre les vraies enquêtes sur des faits, une certaine définition métaphysique de l’émeute pourrait nous donner le début d’une définition de la poésie directement vécue.

Il dit :

L’émeute  fait éprouver la violence et sa charge sensible.

L’émeute est corps

L’émeute est spectacle

L’émeute est atmosphère

L’émeute est tragique

L’émeute est vagabonde

L’émeute est violence domestiquée

L’émeute est appel

L’émeute est plainte et porter plainte

L’émeute est simulation du chaos.

L’émeute dépotentialise le pouvoir

L’émeute est rencontre avec le pouvoir.

L’émeute est dépense d’énergie

L’ émeute est passion pour le réel.

L’émeute est une libération des formes de vie

L’émeute est une occupation de l’espace

L’émeute est absurde.

 

J’ai ressenti il est vrais, dans quelques émeutes ces sensations-là. Flaubert écrivait dans une lettre «  Tout ce qui m’intéresse en politique, c’est l’émeute. » Et les poètes peuvent se targuer d’avoir compté dans leurs rang de mémorables émeutiers.

L’émeute en tant qu’elle est une occupation de l’espace et une décision sur le temps retrouvé est mouvement, tempo, musique. Une jam qui se joue directement sur le réel. Un décalage asymptotique vis-à-vis des rythmes analogiques de la métropole. 

Elle est la monté lente au cœur du set tekno qui annonce les bass.

Elle est la vive montée d’acid lorsque les lumières sont rallumés et qui vous fait danser encore au pas des sons imaginaires.

Je postule que la poésie est émeutière, parce que musicale.

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Une cabane au milieu d’un bois est une simple cabane. Une cabane au milieu des Landes, est une œuvre qui trouve sa raison, sa beauté, son histoire, dans la situation de luttes où se confronta l’état et les zadistes. Que la lutte s’épuise ou disparaisse, et ces cabanes ne seront bientôt que le souvenir d’un monde retiré, effacé. Elles conserveront quelques temps le souvenir du monde qui l’engendra mais à mesure que passeront les années, ce monde deviendra de plus en plus opaque et de plus en plus incompréhensible. La cabane, soustraite à la situation qui la fit naitre, redeviendra une simple cabane dans les bois que l’on observera avec un sourire, pensant que quelques excentriques sont venus ici assouvir leurs folies artistiques.

Je postule que la poésie est un éphémère.

 

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En trois mois d’existence la ZAD a produit une quarantaine de texte littéraire, près de 200 photos, un film, plusieurs cabanes, les tentes et les gilets jaunes regorgent de poésie ou de provocation.

Le premier texte qui signalait la naissance de la ZAD était un poème.

La première vidéo était un détournement du Seigneur des Anneaux.

La ZAD s’est dès le départ placé sous le sigle de la poésie.

Je postule que la poésie est une zone à défendre.

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Mais la ZAD est aussi un furieux carnaval. Nous pouvons y porter d’autres masques.  Inverser les rôles.

Ici jeune écrivain angoissé et alcoolique.

Là-bas Jean Sans Terre, sans peur, alcoolique et exalté, la cape longue et la canne haut.

Là-bas, dans cet ailleurs au beau milieu d’ici , il y a comme une part de nous qui choisit de surgir.

Nos gestes un peu moins mutilés font sortir cet autre nous même que nous serions dans un autre espace/temps.

J’ai vu la ZAD faire flamboyer les corps meurtris.

Acheminer quelques ami.e.s vers un retour à la parole.

Assumer cette autre part de soi, tendre et agressive, que la métropole nous empêche de montrer.

La ZAD comme une immense scène d’un théâtre d’improvisation où nous n’incarnons que notre puissance.

Je postule que tous mes amis sont des poètes.

                                                                   

Roland Devresse.

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