Contes et Légendes d’Anathème

EN L’AN DE RÉVOLTE MMXIIX

Il  y a fort longtemps, en des temps immémoriaux, les hommes se battaient. A cette époque, nous n’étions que ce sac de chair et d’os, sans griffes, ni ailes. Pas de crocs ! Rien que ces foutus sourcils qui ne servent à rien.  Les bêtes qui rampent, qui volent, celles qui mordent…  ne faisaient qu’une bouchée de nous !  Nous étions terrifiés. Le monde sur lequel nous avions été jetés n’était qu’hostilité. Ca ne pouvait durer, les hommes devaient s’organiser. Il en allait de la survie de la race ! Si seulement elle avait pu disparaitre la race.

Les hommes tentaient de s’organiser mais ils n’arrivaient pas à s’entendre ; les pauvres ne connaissaient pas de chefs. Alors, ils les inventèrent. Ils les sélectionnèrent et leur donnaient la charge de nous guider. C’était le début de la civilisation. Les chefs investis se mirent à prendre les décisions qui allaient dans le sens de… Comment appelle-t-on cela encore ? De l’intérêt général ! Pardon…voilà des notions que nous ne saisissons pas. Les chefs décidaient et ils se mirent à distribuer des rôles parmi les humains. Les uns chassaient, les autres restaient avec les petits à faire à manger… De la sorte les hommes étaient désormais séparés dans leur existence. Par cette division chacun étaient tenus d’apporter une performance au groupe. Chaque seconde de vie était l’occasion de donner des preuves aux autres, de plaire aux chefs. Il en allait de ce qu’ils appellent aujourd’hui : l’ascension sociale.

 

 

Des années passèrent, des siècles aussi et la terre n’avaient plus la même allure. Des villes émergeaient de partout sur le globe. De grandes surfaces devinrent des zones agricoles et la population avaient triplé. Nous étions présents sur toute la planète et nous tenions la nature en respect. Nous portions sur le dos les peaux des lions qui jadis nous bouffaient. Nous étions roi du monde après les dieux que nous avions inventé. C’était des temps meilleur… pour certains seulement.

 

Toutes ces complications nécessaires engendraient, nous l’avons dit, des divisions d’utilité publiques. Ce que nous n’avions pas prévu c’était l’inégalité des performances. Certains commençaient à quantifier les actions des uns et des autres ; conter des histoires auprès du feu n’était pas faire la guerre pour les chefs. Les plus zélés commençaient à éprouver du ressentiment pour certains. Ils détestaient tous ceux qu’ils traitaient de jouisseurs, de fainéants et rapidement de criminel. C’était ces individus, ces frustrés, qui ont toujours l’impression d’en faire plus que les autres. Ces hommes qui observent une distorsion entre leur implication inutile et la rétribution minable que les chefs octroient. A côté de ces êtres d’amertume se tenaient les autres : les rêveurs, les rigolos, les nomades, les charlatans et autres bouffons… Ceux qui au fond n’avaient jamais rien demandé à la communauté. Ni de vivre avec elle, ni de la servir aveuglément.

 

« Mais ces gens-là mangent ! Criaient les esclaves. »

« Ils mangent notre pain acquis à la sueur de notre front ! »Surenchérissaient les médiocres.

 

Ces individus, les pitres ô combien détestés, mangeaient en effet… Ceux-là savaient depuis toujours qu’il y avait bien assez pour tout le monde. Les autres comptaient déjà… Ils s’enfonçaient dans de sombres délires pleins de bénéfices et de plus-value… La grogne des égoïstes montaient ! Ils se mirent à cacher dans des coffres et des pièces fermées la nourriture. Leurs performances leur donnaient accès à des postes de commandement et bientôt ils se mirent à pourchasser tous ceux qu’ils estimaient oisifs. On inventa la punition collective plutôt que la collectivité des biens. Il fallait mettre tout le monde d’accord et pour cela ils inventèrent la loi. Cette chose abstraite qui renferme en elle d’insaisissables notions tel que le « bien et le mal ». Cet enchaînement de mots sans style toujours promulguées par les mêmes gens. Une horreur que nul n’est censé ignorer, comme ils disent aujourd’hui… La loi essentialise tout. De sa naissance à nos jours elle produit des récits à destination d’une population qui a besoin de comprendre. Il faut que les gens comprennent avec des mots simples et des images sans nuances …

 

Le génocide de la marge était en cours. Des incompréhensions s’installaient et un fossé que rien ne pourrait jamais combler apparut. Dans ce fossé, ce précipice, se jouait la guerre de l’intérieur, celle qu’on mène contre les mauvais éléments. Mais cela ne pouvait durer !

 

Un jour, une femme dont on a oublié le nom, rassembla tous ce qu’elle connaissait de rôdeurs et autres personnages étranges. Elle avait été accusée par les hommes de loi de ne plus aimer un mari qu’on lui avait imposé. Et d’en préférer un autre plus attentionné… C’était désormais un crime pour ces fous… Elle avait été battue en place publique et de ce jour lui était née une réflexion. Elle avait rassemblé dans une noire forêt ses connaissances, ses amis. Parmi eux il y avait les alcooliques, les libertins, les poètes et les conteurs, tous étaient venus entendre celle qu’on appelait sorcière.

 

« Mes amis ! Leur lança-t-elle. Les égoïstes nous haïssent. Nous leur donnons des cauchemars, nous sommes de trop pour eux. Notre présence de village en village, de ville en ville, les répugnent. Ils nous pourchassent ! Ils nous enferment, nous férus de liberté ! Ils nous désignent, nous pointent du doigt. Ils nous mettent en case, nous qui n’appartenons qu’à nous-même. Cela ne peut durer ! Lorsque les coups de bâtons pleuvaient sur mon dos, j’ai pensé à une chose en voyant les visages de haines et la soif de punir des égoïstes. Je pensais et me disais que si ils nous détestent tant que ça, que si notre présence leur est tant insupportable, eh bien, séparons-nous ! Séparons-nous et qu’ils nous donnent un pays ! Une terre loin d’eux où nous ne les dérangerions plus. Un lieu où nous partagerions nos repas, cet endroit où chacun pourrait aller et venir où bon lui semble. Une terre où vous pourriez être ce que vous voulez. Être vous-même et pas ce qu’ils ont décidé que vous seriez ! Soyez ! et suivez moi ! Allons la leur réclamer notre liberté ! »

 

Sur ces mots, les esprits s’embrasèrent. Tous acclamaient l’idée et de cette nuit naquit la conscience des marginaux. Ils s’en allèrent, torche à la main, à la recherche du premier royaume sur leur route. De partout des gens venaient grossir la troupe, c’était une joyeuse fête. Lorsqu’ils approchèrent de la capitale du plus grand royaume, ils étaient des milliers. Une marée humaine se dressait sous les murs de la ville prétentieuse, ils attendaient d’être reçus par le roi. L’attente était longue. Les nerfs étaient à vif. Personne ne savait comment la proposition de Notre-Dame de la Débauche serait reçue. Les insurgés savaient que le roi avait déjà eu vent de cette procession de pouilleux qui s’approchait. Et rien ne garantissait qu’il fût sage et accepta leur proposition… Le silence était pesant et l’attente longue sous le soleil de plomb. Au bout d’un jour d’attente, la guide s’avança devant la porte de la ville et s’écria :

 

« Ouvrez-nous ! Nous venons nous séparer de vous. Nous venons demander au roi de ce pays une terre à nous donner. Ainsi, nous ne vous dérangerons plus. Qu’en dîtes-vous ? »

 

A peine eu-t-elle fini ces mots qu’une flèche allait s’abattre à ses pieds.

 

« Allez-vous en manants ! Cria une voix au-dessus des remparts. Retournez travailler et il ne vous sera fait aucun mal. Voilà la réponse du roi ! »

« JAMAIS ! Hurla un alcoolique dans la foule »

 

Sur ces mots, une terrible bataille s’engagea.  Les soldats du roi ne faisaient pas de quartier. Ils tuaient et tuaient tous ceux qu’ils pouvaient, sans distinction. Les libertins tentaient de prendre les murs de la ville. Ils se jetaient sur les portes et mettaient toute leur force pour les détruire. Tous ces gens n’étaient pas les fainéants qu’on décrit. Ils n’avaient juste pas le même sens des priorités. La liberté leur importait plus que l’esclavage de l’accumulation. La bataille de la capitale dura des mois et le pays s’était embrasé. La situation du royaume était critique et les guerres coutent cher. Les récoltes avaient été mauvaises et la grogne s’emparait des bonnes gens. En haut lieu, le roi ne pouvait se permettre de perdre la confiance de ses sujets, il fallait négocier. Un soir, en toute discrétion, il fit venir à son palais une délégation conduit par la Dame. Les discussions étaient difficiles et durèrent toute la nuit. Les mauvais citoyens n’avaient rien à perdre eux, ni biens, ni moissons. Ils avaient tout le temps que la lutte pour la liberté permet. Au roi, ils lui disaient qu’ils ne lâcheraient rien, ils voulaient cette terre loin de son monde et de ses sbires.

« Voulez-vous des lieux de culture ? » Leur demanda le roi.

« Non »

« Voulez-vous des pauses dans la journée ? »

« Non »

« Voulez-vous des moyens de subsistances ? Des aides ? »

« Encore moins »

« Mais que voulez-vous ? »

« Donnez-nous un pays ! »

« Ce n’est pas possible ! Vous devez obéir à ma loi ! »

« Eh bien la guerre continuera ! »

Le roi était coincé, il ne pouvait que céder. Il se mit à réfléchir en caressant sa barbe blanche. Il discuta brièvement avec  ses conseillers et revint vers les insurgés.

 

«  Soit ! Nous allons vous donner cette terre ! Il existe loin, là-bas dans mon royaume, une grande forêt. Une forêt grande comme un pays, je vous la donne et ne revenez plus jamais chez nous.»

 

Ils avaient gagné ! Le roi et les rebelles se séparèrent au petit matin sans fêter l’accord. Qu’importe. Le lendemain toute la population honnie et méprisée s’en alla en cette forêt qui n’existe plus. On raconte que là-bas nos amis les poètes et les bouffons vécurent en harmonie, sans jamais manquer de rien pendant des siècles. Des générations et des générations d’individus battirent dans cette forêt un lieu sans chefs. C’était un endroit où tout restait tel quel. Loin des machines bruyantes et de « l’évolution » des hommes . La Dame qui avait lutté pour ce lieu y mourra après de belles années passées. Longtemps après, les hommes de l’autre monde, dans leur rancœur incessante, ne purent tolérer l’existence de la forêt. On raconte qu’un roi qui lorgnait sur ces terres, vint quelques siècles plus tard et massacra tous ceux qui s’y trouvaient. Ils brulèrent la forêt pour leur industrie et rien de l’expérience vécu ne subsista. Tout avait disparu et l’histoire devint une légende, un conte pour enfant. On parlait désormais d’une utopie quand on évoquait la forêt. Mais que vaut cette violence face au fait d’avoir vécu un instant de liberté ? Il n’appartient pas aux libres-penseurs de perdurer, mais de faire de leur vie une vie de sens.

La leçon de cette histoire nous rappelle qu’il n’y a rien d’obtenu par rien. Souvenons-nous que les miettes ne nourrissent pas. Elles affament lentement. Nous ne voulons rien. Rien de moins qu’un pays ! Crions-le ! N’ayez crainte ! Dîtes le haut et fort : Donnez-nous ce putain de pays !