On nous a fait parvenir ce texte écrit à la suite de la marche pour le climat de ce week-end à Paris. Un participant régulier au cortège de tête, appelé aussi black block, tente de répondre au déferlement médiatique et aux calomnies perpétrées à l’encontre de ceux et celles qui pratiquent cette technique. 

 

Bonjour,

Je suis un black bloc.

Je vous écris car je ne peux plus lire les mensonges et déformations qui sont racontées à notre propos dans les médias ou ailleurs. Je vais donc me présenter brièvement histoire d’éviter une répression qui m’apparaît illégitime.

Déjà je tiens à rassurer la complosphère et certains éditocrates en clamant haut et fort que non je ne suis pas un flic infiltré, non je ne suis pas financé par Poutine et Trump ! D’ailleurs je suis un jeune précaire, vous me croisez dans la rue, dans le métro, je travaille, j’étudie, comme tout le monde en fait. Je suis plutôt quelqu’un d’aimable, les gens m’apprécient et me reconnaissent bien des qualités humaines finalement. Pourtant, comme à chaque fois que je mène des actions offensives, je me dis : si seulement ils savaient…

Je ne vous écris pas pour que demain nous nous aimions ou pour avoir une bonne image au journal parlé. D’ailleurs je ne comprends pas ces militants, manifestants, qui luttent pour… être acclamé par la classe médiatique et politique ? Je ne crois pas à la société des flatteurs et des « like » sur les réseaux sociaux, je crois au réel. Je crois à ce qui se vit et ce qui se voit, finalement j’ai un petit quelque chose de Saint-Thomas. Dans la société des images et de la réalité atrophiée, je m’impose à votre for intérieur spectaculaire par mes actions, par l’esthétique de mon indignation.

En réalité, je crois simplement qu’au regard des contextes et de l’histoire, qu’en Europe il a malheureusement toujours fallu obtenir de nos élites arrogantes, sanguinaires, coloniales et hypocrites, gain de cause par l’affrontement et le sang versé. Lorsque je pense à tous ceux et celles qui sont morts pour que nous nous tenions là à nous masturber dans le consumérisme le plus outrancier, je me dis que je ne peux pas me permettre de rester les bras croisés. Je ne peux pas fuir à l’autre bout du monde pour voir depuis les tropiques ce combien l’Europe se meurt. Car pour ma part ce que je vois de notre société depuis des années me glace le sang. Je vois un monde où l’homme devient robot, une société de délateurs, de petits lâches. Je vois des rues pleines de caméras et le pouvoir des non-élus économiques prendre jour après jour le pas sur la souveraineté du peuple. Je vois la précarité s’installer et les acquis s’en aller un à un. Je vois des militaires dans les rues où hier je fêtais. Je vois cette culture de la punition, de l’interdiction permanente, devenir la norme politique. Dès lors, je vois la vie douce devenir un sacerdoce infernal dans lequel l’humiliation est devenue une manière de gouverner, de mater les perdants. Les spartiates avaient leur mode de sélection, nous, nous poussons tout simplement au suicide, c’est plus doux, plus silencieux. Mais avant de se faire, il faudra bien avoir engraissé l’industrie pharmaceutique en bouffant quelques cachetons pour inadaptés à cette société devenue folle… En bref, je suis jeune et je vois ma planète brûler. N’y a-t-il pas là quelques raisons de se soulever, d’être en colère ?

Et je les vois les bonnes âmes ou plutôt les grandes gueules de salons, me parler de ces pays lointains où c’est la guerre… Qu’ils sachent que moi je sais ce que c’est de venir d’un de ces pays, que moi je l’ai vu et entendu le grondement imbécile des hommes qui s’affrontent dans le jeu des puissants ! C’est pour cela qu’il faut toujours être vigilant et ne pas agir trop tard, car c’est quand on a plus de prise sur un vieil emballement qu’on en arrive à la guerre, la vraie. Là depuis des années, nous ne pouvons qu’admettre que la société s’emballe et nous ne pouvons laisser le champ de l’indignation et de la force aux forces réactionnaires qui sont les véritables idiots utiles du capitalisme aux abois. Je pense que nous devons nous lever pour réclamer un renforcement de nos démocraties, les rendre plus directes et transparentes et ne nous leurrons pas, on ne l’obtiendra pas dans une marche folklorique dérisoire. Regardez-les marcher toute l’année durant contre le CETA, le TTIP pour que les patriciens des Parlements les envoient chier sans ménagement ni honte… Moi, pour ma part, je serais sur tous les fronts pour qu’ils nous entendent, pour que crève cette « vaticanisation » du pouvoir politique. Ce dernier ne peut plus s’enfermer dans ses palais, sous les dorures, à prendre des décisions unilatérales contre les intérêts du peuple. C’est comme ça, c’est la réalité, c’est un nouveau siècle où tout se sait, tout peut s’apprendre, il n’y a pas de raisons que le monde politique et économique ne se mettent eux aussi à la page.

En ce qui concerne la violence et rien que la violence… Je voudrais poser une question simple à ceux qui ne cautionnent pas : pensez-vous vraiment qu’après tout ce qu’on a vu en termes d’humiliation et de répression, que l’on va rester les bras croisés, à la maison, dans la peur ? Jamais. Ce temps-là est révolu. Pour nous, je pense, que l’heure de retrouver un minimum de dignité est arrivée. On a marché. On a milité. On a négocié. On a essayé de contourné le capitalisme totalitaire et ils répriment, punissent et interdisent encore et toujours. Pensez-vous qu’on va lâcher ou se laisser intimider après qu’ils aient mutilé, blessé, humilié les gilets jaunes ? Qu’ils sachent qu’on reviendra à Paris tant qu’il le faudra, quoi qu’il en coûte. Pensez-vous qu’on a oublié Remy Fraisse ? L’expulsion militaire de la ZAD ? Pensez-vous qu’on se fiche des perpétuelles bavures racistes de la police dans les quartiers populaires ? Pensez-vous qu’on va les laisser saccager notre planète inlassablement ? Jamais, jamais plus ils ne nous feront baisser la tête face à ce qu’ils appellent pompeusement, honteusement : le monopole de la violence légitime. Notre violence à nous est tout aussi légitime, du moins désormais nous le clamons haut et fort : notre violence est une réponse.

Et si toi aussi tu te reconnais dans ces constats rejoints le bloc, tu verras nous sommes plutôt sympas derrière les lunettes de ski. N’oubliez pas que derrière l’attirail il y a peut-être votre fille, votre fils, vos amis, vos voisins, des êtres humains en fait ! En face il y a des vitrines et des hommes des femmes lourdement armés qui ont perdu notre respect depuis si longtemps… La différence entre vous et nous, c’est que la rupture est consommée et qu’au regard du futur qui nous attend nous aurons été les hommes et les femmes debout !

 

Image d’en-tête : Marche pour le Climat — Paris © Chris Dyn

One Comment

  • Yuli dit :

    Beau texte certes je comprends ton besoin d exprimer ta violence, mais pour moi les violences en manif sont inutiles et mauvais stratégiquement parlants, tu veux être efficace? Vise une usine de production!

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