Ou comment les fleurs sauvages poussent sur le fumier.

Tout cela pourrait commencer par un jeu d’enfant.

Petit déjà je me plaisais à l’école à bâtir de bric et de broc un journal fait par nous et pour nous. Rien n’est plus simple. Il suffit d’un bloc de feuilles et d’un peu d’imagination. Comme on nous a si bien appris ensuite à penser selon d’autres échelles, celle des puissants qui toujours parlent de la Nation, de l’Europe, du Monde — qui toujours disent :  «L’intéressant n’est pas dans vos vies. L’exceptionnel est lointain. La magie ; ailleurs.» Et la presse de suivre elle aussi cette dépossession du territoire par la superposition de grandes entités institutionnelles par-dessus les villages de nos existences.

Mais tout ce qui se fait officiellement
peut se faire sauvagement.
L’habitat comme la presse.
Je voudrais vous parler de presse sauvage.

D’une presse qui dit : «L’intéressant c’est nos vies. L’exceptionnel est ici. La magie se rencontre au coin de nos rues.

Près d’un siècle de compromis social-démocrate nous a conduit à nous positionner vis-à-vis de l’État, pour sa prise ou sa destruction nous a conduit à faire de l’État le centre d’une dialectique devenue inopérante. Nous voilà pris dans un éternel dialogue avec un ennemi qui ne nous reconnaît pas officiellement et pour qui nous n’existons qu’en tant qu’image dans les dossiers de presse ou de police.

Je vous invite à commettre un coup d’état d’esprit.

^ ^ ^

Lorsque l’État voulut imposer son ordre en phase de devenir industriel il s’en prit très vite aux langages. Il fallait détruire toute langue qui ne serait pas fonctionnelle — qui ne serait pas langue de l’administration. Détruire une langue permettait de détruire une mémoire qui s’ancrait dans un territoire et dans d’intenses liens affectifs.
On oublia les légendes que contaient les ruisseaux, le nom de celui que l’on pendit à ce chêne. Il faut dire que ce ruisseau s’est jeté, ivre de tristesse, dans un canal bien trop droit pour conter d’autres récits que ceux des souffrances ouvrières et coloniales. Ce chêne, quant à lui, n’est plus que l’unique arbre venu décorer le parking d’un Colruyt.

 

 

Dès lors ils ont rangé nos vies dans la case faits divers des journaux à grandes audiences. Les informations qu’ils nous font parvenir passent lointaines et sans grand impact sur l’existence que nous menons.
Faire de la presse sauvage c’est partir de nos vies directement-vécues, dire par la langue de nos usages « non. Ceci n’est pas un terrain vague. C’est une plaine de jeu pour nos enfants et un refuge pour les oiseaux.»

 

^ V ^

 

Les adolescents lorsqu’ils forment une bande créent un langage qui leur est propre, qui leur est commun. Ce langage est opaque pour l’enfant devenu adulte — devenu (in)dividu. C’est un langage-frontière avec ses mots d’argot, sa déconstruction de la syntaxe.
Mais cette frontière est aussi une invitation à franchir le seuil d’un monde.
Nous sommes restés enfants par goût de l’exploration.

 

ǂ

D’un côté il y a des luttes.
De l’autre des territoires.
Et puis il y a des territoires en luttes.
C’est là que nous habitons.

Un territoire en lutte, ce n’est pas seulement l’organisation contre un projet néfaste et inutile comme à la ZAD d’Arlon. C’est aussi un territoire dont les habitants tendent à maintenir ou à créer du commun. Comme un magasin gratuit ou un potager collectif ravissent un peu de la puissance de la grande distribution ; faire de la presse sauvage revient à ôter un peu de capacité de déformation aux médias classiques.

La multiplication des journaux sauvages et la mise en réseau de ceux-là dessinent les possibles contours d’une puissance commune, d’un Pays nouveau au cœur de l’ancien.

D’un Pays dans le pays.

Commettre, partout où nous habitons, un potager collectif, un magasin gratuit ou associatif, un petit journal local ; c’est donner à vivre un peu d’autonomie aux ami.e.s. déjà rencontré.e.s. autant qu’à l’ami.e. qui vient.

Mais un tel journal ne devient sauvage que s’il se donne une ligne éditoriale et une éthique différente du média-marchandise.

La liberté de son prix, ou, mieux, sa gratuité peut être une condition, certes. Mais ce n’est là qu’une concession faite au monde de l’économie. Il importe surtout qu’il soit co-construction, mise en commun des mondes et des singularités qui habitent le territoire. Que l’absolu respect des formes de vies qui y participent pousse son comité de réception à limiter la censure. À la circonscrire aux cas précis de mise en danger d’ami.e.s., d’insultes trop évidentes ou de dégueulis de ressentiments.

Qu’une absolue liberté de ton y soit garantie. Sinon notre journal sombrera pour ne devenir qu’un énième feuillet militant, affolant et démobilisateur par la répétition — assenée jusqu’à la nausée — des constats sur le désastre en cours.

 

^^^

Dans le Sablier, journal de la ZAD d’Arlon et de ses ami.e.s on peut voir se côtoyer d’une page à l’autre des dessins d’enfants et de très sérieux communiqués. Des appels à l’émeute comme des éloges de la vie douce. La bande dessinée y laisse place à la chanson.

Cette diversité de formes et de tons donne à entendre la musique de ce territoire pleinement habité depuis plusieurs mois. Il en dessine aussi les contours — c’est-à-dire qu’il en cartographie les extensions ou réductions, physiques ou non.

^^^

Ce qu’il y a de beau dans ce concept de presse sauvage, c’est qu’il suffit de se trouver quelque part avec quelques ami.e.s. pour le réaliser. C’est aussi, qu’il oblige à observer là où nous sommes et les choses et les êtres qui nous traversent ou nous rejettent.

C’est le chemin d’une présence retrouvée. L’attention portée aux détails qui font nos mondes. Une nouvelle cartographie de l’existence où lieux et ami.e.s. se confondent.

C’est une autre forme de la communication à prévoir dès à présent. Car si internet put sembler un pays en sauvage expansion il est surtout le lieu d’une abondance d’informations qui confine à la censure.

De plus en plus quadrillé il est un miroir de l’époque : un lieu bientôt sans expression ni liberté. S’il convient de penser stratégiquement l’usage d’internet ; il convient aussi de penser comment ne pas se retrouver démuni et sans voix dès lors qu’il nous sera retiré. Il se pourrait que le format papier recouvre bientôt son caractère subversif et qu’avec lui la presse sauvage devienne pour nous non plus une stratégie, mais une nécessité.

Ce texte est une contribution aux mondes d’après.

Jean Cent-Terres
Agent de liaison pour la CIA*
Quelque part dans le Pays.
5 Juin 2020.
* La Camaraderie des Intercommunales Autonomes est l’organe de diplomatie active du Parti des Oiseaux.

Laisser un commentaire

S’abonner à la newsletter