Poésie

L’évidence poétique – Par Paul Éluard

By 18 janvier 2016 No Comments

Dans une conférence prononcée à Londres le 24 juin 1936 à l’occasion de l’exposition internationale du Surréalisme, Paul Éluard dénonçait l’individualisme d’une poésie purement imaginative et exempte de vérité ou d’engagement.

Portrait de Paul Éluard parPablo Picasso

Conférence prononcée à Londres, le 24 juin 1936.

Le temps est venu où tous les poètes ont le droit et le devoir de soutenir qu’ils sont profondément enfoncés dans la vie des autres hommes, dans la vie commune.

Au sommet de tout, oui, je sais, ils ont toujours été quelques-uns à nous conter cette baliverne, mais, comme ils n’y étaient pas, ils n’ont pas su nous dire qu’il y pleut, qu’il y fait nuit, qu’on y grelotte, et qu’on y garde la mémoire de l’homme et de son aspect déplorable, qu’on y garde, qu’on doit y garder la mémoire de l’infâme bêtise, qu’on y entend des rires de boue, des paroles de mort. Au sommet de tout, comme ailleurs, plus qu’ailleurs peut-être, pour celui qui voit, le malheur défait et refait sans cesse un monde banal, vulgaire, insupportable, impossible.

Il n’y a pas de grandeur pour qui veut grandir. Il n’y a pas de modèle pour qui cherche ce qu’il n’a jamais vu. Nous sommes tous sur le même rang. Rayons les autres. N’usant des contradictions que dans un but égalitaire, la poésie, malheureuse de plaire quand elle se satisfait d’elle-même, s’applique, depuis toujours, malgré les persécutions de toutes sortes, à refuser de servir un ordre qui n’est pas le sien, une gloire indésirable et les avantages divers accordés au conformisme et à la prudence.

Poésie pure  ? La force absolue de la poésie purifiera les hommes, tous les hommes. Écoutons Lautréamont : La poésie doit être faite par tous. Non par un. Toutes les tours d’ivoire seront démolies, toutes les paroles seront sacrées et l’homme, s’étant enfin accordé à la réalité, qui est sienne, n’aura plus qu’à fermer les yeux pour que s’ouvrent les portes du merveilleux.

Le pain est plus utile que la poésie. Mais l’amour, au sens complet, humain du mot, l’amour-passion n’est pas plus utile que la poésie. L’homme, en se plaçant au sommet de l’échelle des êtres, ne peut nier la valeur de ses sentiments, si peu productifs, si antisociaux qu’ils paraissent. Il a, dit Feuerbach, les mêmes sens que l’animal, mais chez lui la sensation, au lieu d’être relative, subordonnée aux besoins inférieurs de la vie, devient un être absolu, son propre but, sa propre jouissance. C’est ici que l’on retrouve la nécessité. L’homme a besoin d’avoir constamment conscience de sa suprématie sur la nature, pour s’en protéger, pour la vaincre.

Il a, jeune homme, la nostalgie de son enfance — homme, la nostalgie de son adolescence — vieillard, l’amertume d’avoir vécu. Les images du poète sont faites d’un objet à oublier et d’un objet à se souvenir. Il projette avec ennui ses prophéties dans le passé. Tout ce qu’il crée disparaît avec l’homme qu’il était hier. Demain, il connaîtra du nouveau. Mais aujourd’hui, manque à ce présent universel.

L’imagination n’a pas l’instinct d’imitation. Elle est la source et le torrent qu’on ne remonte pas. C’est de ce sommeil vivant que le jour naît et meurt à tout instant. Elle est l’univers sans association, l’univers qui ne fait pas partie d’un plus grand univers, l’univers sans dieu, puisqu’elle ne ment jamais, puisqu’elle ne confond jamais ce qui sera avec ce qui a été. La vérité se dit très vite, sans réfléchir, tout uniquement, et la tristesse, la fureur, la gravité, la joie ne lui sont que changements de temps, que ciels séduits.

Le poète est celui qui inspire bien plus que celui qui est inspiré. Les poèmes ont toujours de grandes marges blanches, de grandes marges de silence où la mémoire ardente se consume pour recréer un délire sans passé. Leur principale qualité est non pas, je le répète, d’invoquer, mais d’inspirer. Tant de poèmes d’amour sans objet réuniront, un beau jour, des amants. On rêve sur un poème comme on rêve sur un être. La compréhension, comme le désir, comme la haine, est faite de rapports entre la chose à comprendre et les autres, comprises ou incomprises.

C’est l’espoir ou le désespoir qui déterminera pour le rêveur éveillé — pour le poète — l’action de son imagination. Qu’il formule cet espoir ou ce désespoir et ses rapports avec le monde changeront immédiatement. Tout est au poète objet à sensations et, par conséquent, à sentiments. Tout le concret devient alors l’aliment de son imagination et l’espoir, le désespoir passent, avec les sensations et les sentiments, au concret.

On a, pour mieux toucher un public, jusqu’à ce soir hypothétique, annoncé cette conférence sous le titre : La poésie surréaliste. J’aurais préféré : L’évidence poétique. Car si la poésie dont je parle s’exprime souvent par des mots, on ne saurait contester qu’aucun moyen d’expression lui soit refusé. Le surréalisme est un état d’esprit. Vous en avez une preuve sensationnelle par cette exposition de peinture, qui groupe près de quatre-vingts exposants de toutes nationalités.

Longtemps ravalés au rang de scribes, les peintres copiaient des pommes et devenaient des virtuoses. Leur vanité, qui est immense, les a presque toujours poussés à s’installer devant une image, devant un texte, comme devant un mur, pour le répéter. Ils n’avaient pas faim d’eux-mêmes. Les peintres surréalistes, qui sont des poètes, pensent toujours à autre chose. L’insolite leur est familier, la préméditation inconnue. Ils savent que les rapports entre les choses, à peine établis, s’effacent pour en laisser intervenir d’autres, aussi fugitifs. Ils savent que rien ne se décrit suffisamment, que rien ne se reproduit littéralement. Ils poursuivent tous le même effort pour libérer la vision, pour joindre l’imagination à la nature, pour considérer tout ce qui est possible comme réel, pour nous montrer qu’il n’y a pas de dualisme entre l’imagination et la réalité, que tout ce que l’esprit de l’homme peut concevoir et créer provient de la même veine, est de la même matière que sa chair, que son sang et que le monde qui l’entoure. Ils savent qu’il n’y a rien d’autre que communication entre ce qui voit et ce qui est vu, effort de compréhension, de relation — parfois de détermination, de création. Voir c’est comprendre, juger, déformer, oublier ou s’oublier, être ou disparaître.

Ceux qui viennent ici pour rire, ou qui s’indignent, ceux qui, devant la poésie surréaliste, écrite ou peinte, pour cacher leur incompréhension, leur peur ou leur haine, parlent de snobisme, sont les mêmes que ceux qui torturaient Galilée, brûlaient les livres de Rousseau, affamaient William Blake, condamnaient Baudelaire, Swinburne et Flaubert, déclaraient que Goya ou Courbet ne savaient pas peindre, sifflaient Wagner et Stravinsky, emprisonnaient Sade. Ils se réclamaient de la sagesse, du bon sens, de l’ordre, pour mieux satisfaire leurs ignobles appétits, pour mieux exploiter les hommes, pour les empêcher de se libérer, pour mieux les avilir et les détruire par l’ignorance, par la misère et par la guerre.

Paul Éluard