Aujourd’hui, j’étais une femme dans un corps d’homme. Pour quelques heures, j’ai décidé de déambuler dans les rues de Bruxelles sous les traits de celui que j’ai choisi d’appeler Émile.

Mon personnage était tenu d’avoir une identité propre, ne serait-ce que pour parer à l’éventualité d’une conversation mais je voulais que tout se passe comme si je n’étais qu’un homme, simple passant, perdu dans l’anonymat le plus total. J’ai donc bandé ma poitrine, rangé mes cheveux dans un bonnet, masqué mes hanches dans un jeans droit et enfilé un blouson aux larges épaules sur un gros pull en laine rêche. Puis j’’ai délibérément adopté une posture voûtée et austère, une démarche assurée et une attitude presqu’agressive. Je devais faire de mon corps une réplique incontestable du cliché masculin pour qu’aucun doute ne puisse être possible quant à mon identité sexuelle.  Et quand le rendu m’a semblé suffisamment convaincant, j’ai pris la route.

Le corps modulé dans une torsion d’épaule, un nœud au milieu du dos, le coccyx tiré par le sol dans un certain ancrage, la tête basse. Garder la marche. Au début, adorer le sol pour être si vaste que l’on peut y marcher comme sur un plateau-roulant, y trouver que les vêtements imposent eux même la démarche, qu’il n’est presque plus utile de penser à la posture, qu’elle revient d’elle-même après les moments d’assise. Puis se rendre compte les réactions d’urgence restent teintées de la femme-que-je-suis ; une voiture roule trop près du trottoir, ou le pavé trop bas ou trop haut me fait trébucher et je sens que la réaction n’est plus celle du personnage, mais de son hôte. Dans cet accident, ce n’est pas la forme de la réaction qui change, mais bien plutôt le sentiment qui s’y accroche ; celui de ne plus y être, comme momentanément sortie du rôle.

Le trajet alterne entre sentiment d’imposture et de légitimité. Jusqu’à la gare, j’opère comme un rodage fébrile appuyé par les contrôles furtifs de ma silhouette dans les reflets vitrés, une recherche d’aise toute relative accompagnée par le stress des premiers mots en lui. L’impression que la duperie tient la route. Puis l’achat du ticket de train, insatisfait(e) de ma voix, artificiellement grave, avec ce sentiment étrange d’un retrait du guichetier face à ma demande, comme méfiant dans une attitude juste polie. Puis l’attente sur le grand banc en bois, cœur battant après le premier rapport verbal. Observer les voyageurs et leur réaction/absence-de-réaction. Monter dans le train, vide ou presque et rester sans mouvements, quelque peu pétrifié(e) par l’absence d’agir. Puis l’arrivée en gare, au Nord, et dès la sortie, sentir le froid qui déstabilise, mais garder l’ancrage coute que coute.

Sentiment que la vraie marche commence, que le vrai plateau se déroule sur l’horizon. Et accident ; première demande ; cigarette. Là, dans la surprise, la voix se pose seule « naturellement » grave. Le regard de l’autre semble dénué d’attente quand à mon identité sexuelle. Sur le coup, impossible de poser des mots sur ce ressenti ; si ce n’est la demande explicite d’un peu de tabac, le stress d’être jugée/jaugée sur ma représentation féminine, habituellement présent dans chaque entrevue avec un homme, ne s’est pas manifesté. Comme un premier vrai rapport d’homme-à-homme, même sans la consécration ultime d’un « Monsieur ». Dé-crispé(e) et sans pression, sans impression d’imposture, sans sous-entendu, je repars. Mais pas le temps de goûter ce moment qu’un autre homme me demande du feu. Comme le vent souffle fort, je lui tend mon briquet et ouvre instinctivement ma veste pour qu’il vienne nicher sa tête là, à quelques centimètres de ma poitrine, sans se douter de quoique ce soit. Ce rapprochement spontané, dans une absence totale d’expectation, semble n’avoir été possible que par l’effet de ma transgression ; toutes ces choses qui nous auraient inconsciemment tenues dans une distance physique n’étaient pas présentes. Et après avoir allumé sa cigarette, il se redresse, me sourit et me lance un joyeux “Merci mec” avant de s’en aller.

Au sortir de cette entrevue éclair, l’impression de puissance est incroyable et je me surprends à penser qu’il s’agit là, peut être et malgré tout, d’une manœuvre capable de me faire accéder à cette chose mystérieuse que les hommes appellent la fraternité.

Continuant sur les avenues, bon nombre de passants marchent et me croisent, certains par un regard, d’autre dans une indifférence, parfois mutuelle. Mon attention se porte principalement sur les femmes, comme pour chercher des réponses dans ce qu’elles représentent d’antipode momentané. Ma position ne me permet cependant pas de distinguer les réactions qui relèvent du rapport homme/femme de celles liées à toute autre problématique. Et là, se pose la question de l’intention. De cette place, mon personnage se sent comme responsable de son regard, comme s’il lui était dévolu d’aller vers l’autre, comme si sa position lui donnait un certain pouvoir sur celles qu’il regarde. Et il n’est pas négligeable de relever que ce sentiment de « supériorité » ne vaut que face aux femmes ; vis à vis des hommes qu’il croise sur sa route, le rapport se tient d’égal à égal et, contrairement à une grande majorité de femmes croisées, tous l’ont regardé quelques instants dans les yeux.

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