Remise en cause du progressisme :

« L’évolution ne gratifie pas nécessairement l’intelligence »
Dès le début, le film prend partie et proclame une remise en cause moderne de l’évolutionnisme. Les scénaristes semblent poser la théorie d’un nivellement par le bas en progression, à contrario avec le discours d’autrefois. Depuis le Renaissance au moins il était acquis que l’humanité progressait, mais depuis quelques décennies maintenant, certains émettent l’idée que nous serions entrain de devenir plus bête. Avec Idiocracy on s’aperçoit que l’art, du moins le cinéma, a posé la problématique dans le champs culturel, mais la science aussi se penche sur la question. J’ai moi-même lu, il y a peu, une enquête qui estimait que nous aurions perdu en QI par rapport aux hommes du XIX ème siècle. La cause serait, selon les enquêteurs…la fécondité déclinante des femmes intelligentes d’aujourd’hui1… Si cette explication me semble farfelue, le film lui l’aborde dès le début. Dans l’introduction, un couple qui semble bien s’exprimer et agir avec raison ne parvient pas à avoir des enfants et en veut peu, alors qu’à l’inverse, un autre couple qui possède toutes les marques de l’ignorance se reproduit à une vitesse ahurissante. De mon point de vue il y a là un genre de mépris qui s’appuie sur de l’humour et sans doute une certaine forme de facilité narrative contestable. Si il existait des masses ignorantes il n’y a pas si longtemps que ça, aujourd’hui quasi tout le monde a reçu un semblant d’éducation. Tous nous pouvons consulter des savoirs infinis en une recherche sur internet. Et enfin, nous sommes même invités, tous les cinq ans souvent, à participer à la vie de la cité en se rendant aux urnes. En principe il devrait y avoir là de quoi faire de chacun un génie, pourtant certains ressentent le besoin de réaliser de tels films. Selon moi, la multiplication des divertissements, l’emprise volontaire des plaisirs morbides, sont les causes d’une forme de désenchantement et d’éloignement de la réalité. L’impossibilité de se reconnecter, le rythme de la société, font de l’accession de savoirs une corvée de plus , là où autrefois nous percevions une frontière de classe. Le non-sens social dans lequel vivent certaines personnes débouche trop souvent sur une altération de l’imagination. La mise sous tutelle de nos mains, de nos réflexes, par les gadgets nous mène vers une apathie névrotiques qui évidemment ne donnent plus envie de rêver au sens primaire du terme. J’ai le sentiment que le rêve d’antan, suscité par l’insécurité et l’instabilité, s’est évanoui dans le rêve vendu par des marchands de sommeil ou d’émotions au rabais, c’est pareil. Le rêve, l’imagination, sont pour moi les conditions de l’intelligence or je pense que c’est ce qui manque à notre société. Non pas que nous n’inventons plus rien, que nous ne produisons plus d’oeuvre d’art, mais il est désormais plus difficile de réunir les conditions pour se faire de nos jours. Le temps de cerveau disponible est aujourd’hui constamment soutiré pour la gloire et la prospérité du marketing, devenu totalitaire selon moi. Lorsque j’écris ces quelques lignes, je ne peux m’empêcher d’entendre mon petit voisin de 10 ans péter les plombs et hurler sur sa playstation. De cette activité, cet enfant retire une forte dose d’émotion instantanée. C’est dans cette instantanéité permanente que réside la mort de la patience et du temps long propice à la réflexion. A travers ce déchaînement hystérique d’émotions mon jeune voisin est désormais sevré, il n’a plus qu’à manger et dormir avant de recommencer le lendemain… Le rythme du marché s’est diffusé partout, même dans des domaines qui nécessitent pourtant de la sagesse et de la sérénité. Il n’y a qu’à voir le traitement de l’information dans les médias ou pire dans le domaine de la décision politique. A travers l’invocation permanente de symboliques et de signes le rythme est donné : le temps c’est de l’argent. Même si cette maxime va à l’encontre de la raison et de l’épanouissement intellectuel, elle domine nos gestes et nos habitus pour le pire trop souvent. Ce temps court, accéléré, conduit à la schématisation par l’émotif de l’information et du savoir et donc réduit et étouffe le réel produit par la pensée. C’est en ce sens que le domaine politique est lui aussi touché par l’idiotie généralisée dans le film.

La politique moderne comme productrice de stupidité :

Si le marché inspire le politique, ce-dernier a aussi ses propres agendas. Si progression de l’abrutissement il y a, sans doute que la politique peut y trouver un profit quelconque. Car si l’habileté politique se traduit par la gestion pacifiée d’une société, d’un ensemble de gens, alors la mort de la réflexion est une aubaine pour les autorités. En distrayant ou en détournant l’attention des masses vers de l’inconséquence, nos dirigeants modèlent jour après jour la société de contrôle et donc la société sans remise en question. Le domaine politique est lui aussi un producteur d’idiotie, selon, en ce sens qu’il ambitionne la mise sous tutelle des esprits et l’homogénéité du corps social sous couverts d’exercice démocratique. Actuellement, le système n’est plus réellement contestable sous peine d’être affublé de quolibets symboliques et donc d’être réduit à la marge, à l’utopie. Cet assentiment généralisé, ce sentiment d’avoir atteint la fin de l’histoire, ne permet pas la controverse nécessaire à la vie intellectuelle. Le politicien d’hier n’avait que faire de susciter l’engouement des foules, il n’y a qu’à se pencher sur les discours préhitlériens, dans lesquels l’homme politique déclamait de façon monocorde ce qu’il avait à dire. Aujourd’hui, la politique est entrée de plein pied dans la communication spectaculaire. Le domaine du sérieux est donc réduit à ce qu’il convient d’appeler un show télévisé et donc perd en contenu, ce qui à mon sens ne favorise pas une implication réelle et sincère dans la cité. Au contraire, nombreux sont ceux qui sont désormais indifférents à ce qui fait la vie politique de leur ville, de leur pays. L’indifférence est un facteur de ce qu’on appelle la stupidité quand la curiosité favorise la réflexion.

La science déviée de ses objectifs :

« Les plus grands esprits étaient mobilisés par des causes plus essentielles…la repousse du cheveux et la stimulation de l’érection. »
Dans le monde futur dépeint par Idiocracy, nous ne sommes pas revenus à l’âge de pierre, au contraire la technologie sature tous les aspects de cette société et pourtant elle ne sauve personne de la stupidité. Là aussi, il y a un écho évident adressé à notre société actuelle hyper-connectée et dans laquelle on peut se demander quelle est l’utilité de toutes ces nouvelles technologies. Ce que l’on présente parfois sous les atours d’un nouveau progrès majeur n’est que la « gadgétisation » abusive de l’espace selon moi. Il est de bon ton, pour les bonnes âmes, de parler de technophobie aujourd’hui, mais je pense que c’est réduire le débat sous une forme de point Goodwin moderne. Je crois que le gadget n’est pas la science et il m’est souvent arrivé de me demander combien d’heures et d’argent nous avions perdu pour l’élaboration d’une nouvelle aliénation portable… Si internet et les réseaux sociaux représentent pour moi la nouvelle révolution de l’écriture après l’invention de celle-ci et de celle de l’imprimerie, je voudrais savoir en quoi le « selfie » est lui un facteur de progrès ou d’émancipation ? Ce deuxième millénaire est en effet comme nous l’attendions : un siècle de bouleversement technologique. Pourtant, comme l’indique le film, est-ce que nos efforts vont dans le sens de ce qu’on appelait le progrès ? Si on considère que le progrès c’est le fait bouleversant qui amène l’humanité vers un autre stade de conscience, je crois, comme le film, qu’une part très importante de la science n’est plus dans ce registre. Grâce au concours déterminant des prédécesseurs et des grandes découvertes, nous sommes en mesure de former des grands esprits et pourtant nombre d’entre eux sont dédiés à des tâches tout à fait secondaires. Là aussi le marché règne et il semble que les grands enjeux de notre temps ne soient pas l’activité la plus lucrative. Comme le soulève la suite de la tirade mentionnée ci-dessus, où sont les fonds pour la gestion des déchets ? Où en est-on à l’heure de la catastrophe climatique annoncée ? Alors que l’ensemble du courant « hard-anthropocène » se figurent un happy end hollywoodien, force est de constater que l’esprit rationnel de la science est lui aussi menacé par l’égocentrisme mercantile du monde moderne. La science apparaît comme soumise aux caprices du consommateur et se doit d’être à son chevet que ce soit pour lui servir une connerie quelconque ou pour lui enfourner un xanax au fond du gosier. La prédation du secteur privé a ses propres raisons et elles ne sont pas toujours celles de l’intérêt général.

Quelques causes et effets soulignées dans le film :

Dans Idiocracy, les êtres humains du futur ne sont pas seulement des idiots finis. Ils sont agis par des influences extérieures qui du point de vue des scénaristes seraient néfastes pour leur développement intellectuel. Mais ils sont aussi contraints par un environnement qui synthétise tous leurs comportements. En premier lieu, les humains du futur ont un langage très rudimentaire. Il s’agit d’une conséquence du rythme consumériste et d’autres concepts évoqués plus haut, mais je voudrais approfondir sur deux aspects mis en avant dans leur langage : la vulgarité et le sarcasme. Si la vulgarité est un corollaire évident de la stupidité, le sarcasme, souvent considéré comme un trait d’esprit, est pour moi la nouvelle armure de l’idiotie. Là où la gravité disparait s’installe une sorte de relativisme empli de médiocrité. Les hommes du monde futur d’Idiocracy, tournent absolument tout en dérision, tout est sujet à la plaisanterie, à la légèreté criminelle, jusqu’à en subir des conséquences graves. Et si certains pouvaient voir dans ce cas une disposition narrative au service d’une comédie, je pense qu’il y a là aussi un écho à des comportements observables à l’heure actuelle. Selon moi, ses comportements sarcastiques sont provoqués par une forme d’infantilisation des personnes. L’individu sarcastique serait, après réflexion sur le film, un produit du slogan publicitaire. Quoiqu’il ait à répondre, il s’agit toujours d’une phrase lapidaire qui satisfait tout le monde. Il est goguenard du fait de l’évidente facilité de son vécu géré et organisé par le gadget. De cette apparente quiétude au sein du monde auto-géré par la machine, l’individu sarcastique n’a que faire de la passion qu’il trouve risible. Il se comporte comme un gros bébé pour qui les histoires des adultes sont ennuyantes, voire inconséquentes sur son vécu de privilégié. La disparition progressive du sérieux ramène l’adulte vers l’enfant pourri gâté. Autres traits marquant dans le langage du futur : la vulgarité. Là aussi on pourrait se dire que dans le cadre d’une comédie américaine, la vulgarité a toute sa place, mais ce n’est évidemment pas ce que recherchent les scénaristes. Au contraire, là aussi on nous met en garde contre l’appauvrissement du langage constitutif d’une stupidité de masse à venir. A travers la multiplication des shows télévisées vulgaires, les producteurs obtiennent un cerveau étriqué qui n’enregistre que des conceptions iniques. La vulgarité est inique, elle n’a pas de contours, ni de rondeurs, elle interdit tout développement construit. Là où l’être intelligent observe, analyse et argumente, l’idiot classe et réduit son analyse à néant. En dernier lieu, je voulais relever le langage sexualisé à outrance des idiots du futur. Il va de soi que les scénaristes ont voulu mettre le doigt sur l’hyper sexualisation ambiante. Dans un contexte présent où la sexualisation n’est plus seulement l’apanage de la pornographie. De partout les individus sont désormais constamment stimulés par la chair. Peut-être que nous pouvons lier ce phénomène à une stupidité galopante, mais il ne faudrait pas tomber dans un puritanisme obsolète non plus. Si la libéralisation des moeurs est pour moi un bien fait idéologique, la mise en pâture des corps a de quoi me révulser. A travers la réduction de l’être à ses orifices, les rapports sociaux me semblent tronqués. D’un point de vue relationnel et sachant que l’être humain est un animal social et enrichi par la rencontre, ce film appelle à réfléchir sur ce qu’on attend de l’autre. L’autre, les autres, nous complètent à force de confrontations, de rencontres et de considération surtout. Là où la vision ultra sexualisée fausse tout le rapport à l’autre et finalement le rapport sexuel en lui-même. Pour prendre un exemple du film, personne ne parvient à réaliser que Rita est aussi intelligente que Joe car elle a un capital sexuel supérieur à ce-dernier. Pendant presque tout le long du film, tous les interlocuteurs de Rita, ne voient en elle qu’un objet sexuel désirable. Et c’est finalement logique car dans une société qui ne porte que l’exacerbation du désir en elle, l’humain, l’autre, ne peut qu’être réduit à sa finalité sexuelle. Les individus qui vivent dans ce futur ne vivent plus que dans le désir de consommer, dès lors ils ne peuvent qu’être réduits à voir l’autre comme objet de consommation en soi. C’est ce qui pend déjà au nez de notre société où la tendance à faire du rapport social un produit comme un autre ne peut permettre un échange harmonieux au service de l’estime et de l’intelligence.

L’histoire serait-elle cyclique ?

C’est dans le « happy end » final que je me suis demandé si les scénaristes ne souscrivaient pas à une théorie cyclique de l’histoire. Lorsqu’au bout du compte Joe devient président et qu’il annonce l’avènement d’une nouvelle ère, on peut presque avoir le sentiment d’assister à la fin du Moyen-âge. En ce sens que la période de stupidité qui prend fin était née à la suite d’une ère de progrès. Dans une sorte de parallèle avec la relation Antiquité, Moyen-âge, Renaissance, je me suis demandé si les civilisations sont condamnées à périr pour mieux renaître ou s’il s’agit d’un concept ethnocentrique. Toute l’histoire de l’Occident semble traversée par une obsession du déclin. A mon sens, c’est ce qui explique l’ascension des peurs dans nos sociétés. Au lendemain des élections cette réflexion me semble au moins intéressante. Alors que nous vivons dans un confort très correct, une tension traverse la société et il ne semble pas que celle-ci soit rationnelle. En ce qui concerne l’ethnocentrisme, on peut observer que c’est avant tout la mondialisation qui est le centre des inquiétudes. Depuis que le monde s’ouvre trop à notre goût, nous exprimons une forme de malaise, un complexe de supériorité. La crainte de l’hégémonie perdue gagne du terrain et de là semblent apparaître des théories du type « grand remplacement ». Cette conception du déclin me paraît plutôt être le fruit d’une anxiété occidentale qu’un fait réel. Peut-on à ce point se sentir menacé sur ses bases par des flux migratoires ? Est-il raisonnable d’éprouver une telle peur pour l’avenir au point d’en être ébranlé sur ses principes ? Comme je le disais plus haut et pour critiquer le film d’une certaine façon, l’idéalisation d’un passé ne me semble pas être une solution pour demain. Dans Idiocracy on retrouve l’angoissante perspective d’un Occident qui se serait fourvoyé par le libéralisme à outrance. Si déclin il doit y avoir ce n’est pas d’un point de vu moral, comme beaucoup le sous-entendent, mais plutôt par une perte d’humanité noyée dans un comportement fonctionnel. C’est l’individu absent à lui-même qui se courbe sous le déclin de sa condition en perte de sens. L’indifférence est notre déclin, seulement nous préférons transposer le fait sur des constructions telles que l’histoire et autres. Le manque qu’éprouve cette société provient aussi de la disparition des rapports sincères, hors du champ de la représentation symbolique. Nous avons mis entre nous tellement d’intérêts et de superficialité que notre rapport au monde en est plein d’aigreur. Heureusement, tous les Hommes ne sont pas morts, même dans cette société moderne, il ne nous reste qu’à nous retrouver.
Que le futur advienne autour de la richesse culturelle et que l’ignorance quitte définitivement ce monde.

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