Je suis longtemps restée interdite face à la violence systémique contre les Noir.e.s.

Peut-être parce que je n’avais pas les codes pour la comprendre, seulement ceux pour l’intégrer. Peut-être parce que c’est difficile d’en parler. Peut-être parce que je me considérais chanceuse, illégitime dans ce discours. Etant métisse, la conscience de ma différence est réelle, mais ne s’est concrétisée que pendant mon adolescence.

Dès mon plus jeune âge, pourtant, je savais que le mot « noir » était tabou. Je me rappelle encore, petite, alors que j’écrivais une lettre à ma correspondante de Palaiseau, avoir présenté mon père comme « black ». Ma mère est blanche, mon père est black. Ou pire encore : ma mère est allemande, mon père est black. Il y avait derrière, je pense, une volonté de justifier mes cheveux crépus. Dire que mon père était français aurait été une imposture, et les enfants n’aiment pas mentir.

Inconsciemment, je ne comprenais pas pourquoi il y avait si peu de gens comme mon papa dans les milieux dans lesquels nous évoluions. Je viens d’une famille née d’amour. J’ai eu une enfance aisée et heureuse. Mon père est médecin, et bien qu’enfant, cela me remplissait de fierté, je ne retrouvais son équivalent nulle part. Ni chez le dentiste, ni parmi mes enseignants, ni dans ma salle de classe, ni au musée, ni dans les costumes cravates des magazines, ni dans mes livres d’histoire de France, ni derrière le tableau de bord d’un avion, ni au marché, ni dans les films à la télé. Il n’était pas dans les livres que je lisais. Il n’était pas un personnage dans les jeux que je jouais. Il n’était pas sur la peau de mes poupées. Même pas dans mes rêves. Le Noir n’existait pas. Ou si peu.

Il est apparu dans la beauté de mon papa, il est apparu dans les visages de nos pochettes d’album près du poste radio de la cuisine (Zap Mama, MC Solaar, Keb’ Mo, Fela Kutti, Armstrong, Miles Davis, Ella, Sade, Millie Jackson, Seal, Tété, FFF et Lenny Kravitz et j’en passe)…

Il s’est imposé, avec la puberté, à travers nos déménagements de la campagne à la ville cosmopolite, à travers mes amitiés, mon amour de la danse, mon amour du jazz, la pousse de plus en plus incontrôlable de mes cheveux. À travers ma fierté naïve (encore apolitique) de voir un noir élu président des Etats Unis en 2008.

Il est apparu dans la compréhension de mon origine, sur laquelle l’inconnu lambda m’interroge aujourd’hui encore avec la plus grande décontraction, dès que je donne seulement mon prénom ; information qui ne semble jamais suffire pour une première rencontre.

Justifie-toi.

Tu es ici,

en Europe,

dans cette ville

à cette fête,

dans ce bar,

à cette adresse,

dans ce cours magistral

à ce poste professionnel

dans cet article de presse

à ce guichet

dans cette belle robe

au bras de ta mère blanche

Justifie toi.

En Occident, la mélanine fait tâche dans les situations anodines et normées de nos quotidiens urbains.

En revanche, elle noie le buvard lorsqu’il est question de délinquance, de pauvreté et de violence. Oui, cette jouissive violence, montrée sur les reportages larmoyants de nos chaînes nationales, de nos guerres internationales, et des campagnes d’ONG salvatrices. Mais elle ne donne jamais la parole aux intéressés, qui se contentent d’être images et non sujets.

pourtant

La violence, c’est de te faire cracher dessus à 6 ans dans la file d’un toboggan à eau.

La violence, c’est de te faire caresser les cheveux comme un animal quand tu es trop jeune pour dire non.

La violence, c’est de te les attacher quand tu te rends à ton lieu de travail, pour ne pas faire sauvage. De te les défriser pour faire joli.

La violence, c’est d’être belle pour une noire, d’être belle pour une métisse, d’être belle pour tout court.

La violence, c’est de recevoir un compliment gênant, suivi d’un « t’as ça dans le sang ».

La violence, c’est quand ton père se fait insulter alors qu’il fait son jogging.

La violence, c’est de te faire toiser par cinq connards dans le carré des sièges d’un métro, jusqu’à ce que tu te lèves pour descendre avant ta station.

La violence, c’est quand des personnes blanches t’approchent dans un parc pour demander si tu ne vendrais pas de la drogue, ou si tu ne connaitrais pas un plan.

La violence, c’est de devoir sourire aux blagues lourdes style Y’a Bon, pour ne froisser personne, parce que c’est juste pour rire, putain.

La violence, c’est d’entendre des « T’exagères » et des « Oui, mais pas moi ».

La violence, c’est d’être accusée de casser l’ambiance.

La violence, c’est d’être la Corinne de Zemmour, d’apprécier avoir un nom et un prénom de blanche quand tu envoies ton CV.

La violence, c’est le soulagement de n’être noire qu’à moitié. Po Chapé.

La violence, c’est de voir toutes ces crèmes de blanchiment de peau à Matongé. De voir que tous les noirs des publicités grand format sont métisses. Que tous ceux des contrôles judiciaires le sont moins.

La violence, c’est de constater que notre corps vend, que notre musique vend, que notre terre vend, mais que le vendeur, ce n’est pas toi.

La violence, c’est de constater que l’on filme avec délice et fascination les corps décharnés d’humains en putréfaction lors de vagues d’épidémies en Afrique, mais que l’on voit seulement des photos de cercueils, d’ambulances et de médecins en blouses blanches lorsque l’épidémie est occidentale.

La violence, c’est d’entendre Sarkozy dire que l’Afrique n’a pas d’Histoire. D’entendre Macron dire qu’il n’est pas au Burkina pour réparer la clim’ – et que la Guyane est une île.

C’est de te faire retenir que Napoléon est un conquérant émérite, pas celui qui a rétabli l’esclavage.

La violence, c’est de voir que le contrôle au faciès est assumé avec un sourire.

La violence, c’est de voir, sur les réseaux sociaux, environs 47 fois en une journée, les neuf minutes d’agonie d’un homme noir. Des minutes partagées par des personnes qui publient la recette de leur pain au levain le lendemain, parce que la vidéo précédente n’a pas eu assez de “j’aime”.

La violence, c’est quand ta souffrance est pornographique. C’est d’avoir peur qu’elle soit un effet de mode incompris. Parce que partager des vidéos, ce n’est pas comprendre 400 ans d’Histoire.

 

Et la vérité, c’est que je ne veux pas de votre sympathie, mais de votre fureur.

 

Pour la plupart, il a fallu une pandémie mondiale pour ébranler les châteaux de cartes sur lesquels le racisme systémique se juche. Un racisme parfois latent, parfois criard, qui huile les rouages de nos économies, de nos tribunaux, de nos politiques intérieures, extérieures, antérieures. De notre Histoire.

Heureusement, il y a, dans cette prise de conscience, une beauté. Une beauté tout aussi éclatante que la banalisation de la douleur noire.

La beauté des conversations avec ma grand-mère.

La beauté de leur couleur.

La beauté de la colère.

La beauté des mots de Tamika Mallory.

La beauté de la fille de George Floyd.

La beauté de ma soeur,

La beauté de ma mère, lorsqu’elle a insisté à ses 7 ans, pour se faire offrir une poupée noire.

La beauté de mon premier voyage en Guyane.

La beauté des citoyens qui s’insurgent à travers le monde.

La beauté d’un poing levé, et celle d’un genou à terre.

La beauté controversée du feu.

La beauté de Trump qui se chie dessus.

La beauté d’un policier qui marche avec les manifestants.

La beauté de notre rage sans concessions.

La beauté de la personne qui reconnaît son privilège,

et de son silence quand tu le lui expliques.

La beauté de la remise en question, et celle de son éclat, lorsqu’elle est collective.

La beauté, si rare, du respect.

Au nom du respect de notre humanité, marchons ensemble pour nos sociétés d’hier, et pour leur revanche sur celles de demain.

 

Noémie Lewest

9 Comments

  • Jean-Robert Zèbre dit :

    Merci, Noémie, d’avoir trouvé l’angle qui convient à ta lame.

  • Josse dit :

    Bravo Noemie. Ton texte est beau, fort et bienvenu. Tu peux être fière de toi ! Moi je le suis en tous cas. J’aimerais le diffuser. Pourrais tu me l’envoyer par mail ?
    Bisous

  • Cordelia dit :

    Très très bien ’ecrit. Bravo! Bravo!

  • FABIENNE JACQUET dit :

    Bravo Noémie, et merci beaucoup pour cet éclairage, cette remise à l’heure de nos pendules, et pour cette belle écriture. Affectueusement

  • Bravo Noemie pour tes mots justes et doux, forts, tranchants et pénétrants !
    Bel éclairage sans lampadaire mais avec le coeur. Merci.
    Je me demande toujours comment intégrer la conscience d’une histoire quand on ne l’a pas vécue dans sa chair, au plus profond de soi ?
    Amicalement

  • Finat Sandra dit :

    Merci Noémie. Tes mots m’ont profondément émue. Je sais que m’ont regard dorénavant sera différent.
    Ton écriture est belle et sensible.
    Je t’embrasse très fort

  • Maryse dit :

    Pour ces mots ciselés, à la belle résonnance incisive et juste.
    Bravo.
    Et parce que maintenant, c’est maintenant ! : il est l’heure de ne plus attendre demain. Pour parler vrai, juste. Choisir les mots qui disent. Authentiques. Humains.
    Choisir les mots à leur essence . Agir. Ëtre…
    Bravo encore

  • Vincent dit :

    Merci Noémie pour ce beau texte que je ferai lire à ma fille.
    Vincent

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