» « La révolution ou la mort », ce slogan n’est plus l’expression lyrique de la conscience révoltée, c’est le dernier mot de la pensée scientifique de notre siècle..
Ceci s’applique aux périls de l’espèce comme à l’impossibilité d’adhésion pour les individus.
Dans cette société où le suicide progresse comme on sait, les spécialistes ont dû reconnaître, avec un certain dépit, qu’il était retombé à presque rien en mai 1968. Ce printemps obtint aussi, sans précisément y monter à l’assaut, un beau ciel, parce que quelques voitures avaient brûlé et que toutes les autres manquaient d’essence pour polluer. Quand il pleut, quand il y a de faux nuages sur Paris, n’oubliez jamais que c’est la faute du gouvernement. La production industrielle aliénée fait la pluie. »
La révolution fait le beau temps. » Guy Debord, la planète malade.

 

Comme furent réjouissantes ces premières manifestations. Nous nous revoyons nous regarder et vous observez, fiers, joyeux, arpenter les rues qui serpentent entre lobby et institutions européennes. Si ces manifestations n’étaient pas sauvages, le parcours aléatoire en laissait en tous cas prévoir l’idée. Puis, nous avons toujours aimé voir des gens reprendre la rue. Bien entendu, un scepticisme nous restait au cœur. Nous voyions bien tous ce qui manquait. Mais enfin, nous préférions observer ce qu’il y avait de nouveau et de réjouissant dans cette idée de grève scolaire pour le climat.

Le mot grève, d’abord, que conjointement avec le collectif 8 mars, et à la suite des gilets jaunes, vous avez participé d’imposer comme pratique politique principale de cette jeune année 2019. Et ce n’est pas rien, la grève, depuis si longtemps décriée par les forces capitalistes écocides, était devenu aux yeux de beaucoup une forme de la paresse. Une excuse pour ne pas travailler. Une chose dépassée, symbolique, sans incidence. Il faut dire que les hautes instances syndicales n’avaient rien fait pour contrer cette fiction. Leurs marches folkloriques, leurs condamnations de la violence politique, la brièveté et le manque d’ambition avait plus efficacement encore que le sarcasme bourgeois, fini de condamner cette pratique essentielle et incontournable comme énième manifestation folklorique de la gauche décomposée. Maintenant que le mot grève retrouve un caractère actif, métaphysiquement actif, il se pourrait qu’elle recouvre aussi le caractère offensif qui en fit cette arme puissante en d’autres époques de lutte. Ce qu’introduit, le retour du mot grève, c’est une forme d’extension du refus. L’affirmation d’une non-participation. Ainsi, de la grève des femmes qui, bien qu’historiquement liée à l’histoire du mouvement ouvrier, déplace et sape, tout l’économisme inhérent que véhicule malgré lui  le concept de grève, et ce, avec les complicités conjointes des patrons, de la droite, des grandes instances syndicales, de la gauche – l’idée de grève pour le climat continue de détruire l’idée même que la grève serait en soi  une pratique exclusivement économique. Ces deux mouvements, plus que les gilets jaunes, ont montré le chemin d’une sortie du monde de la marchandise, où contestation comme participation au monde capitaliste ne sont que deux formes de sa totalité.

Nous parlons d’une lutte possible, en puissance, où l’on ferait grève pour le sensible. Pour ce qui est directement vécu. Comme d’un côté la grève s’impose par la faute des débris agressifs du patriarcat agonisant, et comme de l’autre côté la grève s’impose par la faute agressive, coloniale, du capitalisme tardif dans sa phase spectaculaire-marchande. L’extension du refus, la généralisation des grèves pour le sensible, permettrait alors à chaque désir de revendiquer son autonomie, de revendiquer sa propre détermination, de déterminer la forme même de sa revendication.  D’une certaine manière chaque gilet jaune en a été à l’avant-garde.

Secondement, de mémoire de jeunes révolutionnaires, nous n’avions jamais vu de mouvement politique écolier. La politisation, en général, se fait en marge de la vie. Sur internet seul. Dans des milieux radicaux tellement radicaux qu’ils se retrouvent, taupes égarées sous la métropole, effectivement, au niveau des racines ; sous le sol social, incapable de voir la lumière. Ou dans des partis, des syndicats, une fois venu le besoin de se trouver une communauté d’amis à l’université pour briser sa solitude de jeune adulte. Ces derniers joueront d’ailleurs à l’université un petit jeu institutionnel des commissions et des sous-commissions, des mandats et des assemblées soi-disant souveraines. Ils auront en cela, toutes les compétences pour devenir de parfaits fonctionnaires, ou de parfaits bureaucrates. L’université ne leur a d’ailleurs, jamais rien demander d’autre. Ils rejoindront la cohorte honteuse des producteurs de savoir-pouvoirs, mais ils seront de gauche, anciens syndicalistes, la bouche hantée des fantômes de leurs renoncements. « Ah les forges de Clabeqc, ça, c’était une lutte ! ». Ce qu’induit donc cette irruption depuis la classe «  irresponsable », la classe « mineure », c’est la possibilité d’une politisation dès le plus jeune âge de personnes que la société marchande s’était bien gardée de conscientiser, ou que la gauche avait finie de dégoûter à jamais de la révolution. Cela conduit aussi à la certitude d’une déception envers l’état et la classe politique.  Comme pour le mouvement gilets jaunes, une franche de la population en colère s’est prise dans la gueule quelques merveilleuses doses de réel. Et en cela, quoiqu’il advienne, ces deux mouvements ont déjà gagné en partie. Rien ni personne ne peut briser au cœur d’un être ce qui fut sensiblement vécu.  Pour certains se sera l’abandon, pour d’autres la radicalisation. C’est sur ces derniers que nous devons compter, que vous devez compter. Les normalisations d’évènements, ou la répression exagérée de manifestation ne tient comme technique de maintien de l’ordre que sur un court laps de temps. Ceux qui n’en sortent pas anéantit deviendront des monstres, dans son sens le plus noble et le plus étymologique.

Comme pour le mouvement gilets jaune à ses débuts, nous ressentons bien qu’il y a une forme de déceptions parmi vous de voir baisser le nombre de manifestants, ou de constater qu’il est plus compliqué d’organiser un blocage qu’une marche festive. Cette déception  et cette crainte ne sont que la pression qu’exerce encore le vieux monde dans vos consciences.

Là où hier encore, la légitimité d’une manifestation résidait dans le nombre, la quantité, le mouvement gilets jaune français a radicalement renversé cette conception quantitative – tellement universitaire – de la légitimité,  et de l’efficacité politique. L’ère du nombre d’or, du nombre roi, commence à s’effacer. Nous entrons petit à petit dans l’ère de la qualité, du paradigme qualitatif, où l’audace et la détermination des présents se font politiquement plus efficaces que la sinistre comptabilité des manifestants. Christophe Detteinger aura fait plus pour la radicalisation du mouvement gilets jaunes en France, que les sympathiques petites marches des gilets jaunes pacifiques. Il faut prendre un mouvement social comme on éplucherait un oignon. À mesure que vous l’épluchez, il devient certes plus petit, mais vos yeux n’en sont que d’autant plus remplis de larmes.

L’âme humaine dans sa majorité est contemplative. Le non agir, le refus de s’intégrer à la situation, le refus de refuser la situation habite ses gestes. La plupart vont bêlant, quel que soit le régime politique ou l’ordre du monde. Jamais l’histoire n’a eu besoin d’eux pour faire ses révolutions. Et ceux-là, zélés, serviles, resteront, même après la mort du vieux monde, zélés et serviles. Nous n’avons pas le temps d’attendre le réveil des cadavres.

Et pour ceux qui doutent de la puissance des minorités actives, comptez donc le nombre de grands capitalistes qui commandent à des milliards d’êtres humains. Vous verrez alors que l’histoire, cette dialectique dominante dominée, n’est rien autre que le grand récit des aventures de minorités agressives.  Comme toujours, dans les temps d’ébullition, l’audace devient  une stratégie révolutionnaire. Et l’amitié devient, en elle-même, une manière de faire la révolution.

La tentation qualitative est un écueil d’orgueil pour petits chefs pas encore destitués que la contestation aura conduit vers une position sociale plus satisfaisante, faite d’ivresse du nombre et de flatterie. Elle est aussi un reliquat du vieux monde en convulsion de la démocratie représentative finissante. S’il faut être le plus nombreux, c’est simplement pour que trois ou quatre aspirants à la domination sociale puissent aller négocier avec leurs pairs en classe, comme on parlerait politique avec un oncle un peu buté lors d’un dîner de famille. Chaque manifestant devient donc orbe d’un boulier à compter les légitimités. De la simple chaire à légitimité. Un chiffre de plus dans l’organisation méthodique d’un consensus sans effet, d’une traîtrise préméditée. On nous a déjà fait ce coup-là à Notre Dame des Landes, nous ne l’oublierons pas. Le climat mérite toujours l’insurrection.

***

En tant que forme nouvelle de la contestation, vous avez bien entendu été sollicité de partout. Et l’on ne compte plus les partis ou associations qui tentent de s’accrocher à votre véhicule. Nous vous le disons, avec l’orgueil amer de celui où celle qui a goûté a tous les poisons institutionnels, ceux qui s’accrochent à vos pas ne font qu’en ralentir la danse. La gauche «  ce grand cadavre à la renverse » n’est rien d’autre que le grand parti des épuisés par leurs impuissances. Ils constatent, commentent, font des enquêtes sociales où des photos Facebook, mais toute cette agitation n’est rien de plus que l’agitation frénétique d’un corps qui sait sa mort proche et désir profiter du peu de temps qu’il lui reste. Et de fait, après trente ans de sociale démocratie, trente ans de trahisons avec la complicité naïve et grotesque du mouvement altermondialiste, la gauche, devenue forme du libéralisme existentiel et écocide, n’aura conduit qu’au retour d’un certain,  sous-fascisme stupide et affligeant, dont les grands capitalistes se servent à l’envi pour détourner notre génération des deux questions qui s’imposent à elles : l’écologie et le social.

Mais voilà que nous autres gilets jaunes, et vous autres, jeunes pour le climat avons ramené ces sujets sur le devant de la scène.  Nous empruntons cette expression issue du monde du théâtre à dessein. S’il est injuste, pour le mouvement gilets jaunes de pointer avec humour son caractère spectaculaire marchand ; l’immense tartufferie que furent les premières marches climats imposeraient en revanche des adjectifs plus méchants encore. Nous y étions avec nos gilets jaunes, et nous y avons principalement reçu du mépris de classe. Nous avons vu, oui, continuer ce folklore insipide des partis qui s’affichent, des âmes qui se gonflent de bonne conscience, des médias souriants, et des flics qui retrouvèrent pour l’occasion la morgue qui était la leur avant l’apparition violente des manifestations gilet jaune. Il nous semblait lire dans les yeux de certains marcheurs pour le climat, cette réaction petite bourgeoise, typique, qui criait haute et fière : «  Nous, nous parlons des vrais sujets. Nous nous sommes nombreux. Nous nous sommes pacifistes. Nous nous nous…». Et, comme toujours, ces manifestations venaient à se diluer dans le spectacle. Il suffit d’un podium, de la bière, d’un peu de techno, et d’un discours naïf consensuel pour éteindre ce qui se voulait revendicatif.  Nous en sommes sortis plutôt dépiter et abattus. L’ordre spectaculaire, toujours aidé de sa petite bourgeoisie servile, ne reculera donc devant rien pour éclipser la question sociale.

Et comme il fut plaisant à certains vieux cons de pouvoir organiser le samedi après-midi, des ateliers plasticine et psychomotricité pour exhiber fièrement leurs gosses, déguisés en pots de fleurs, à la marche dominicale des bonnes consciences venues clamer que «  tout doit changer pour que rien ne bouge ». Allez ! Place au capitalisme vert ! À l’écoconsommation ! Le meilleur des mondes est à venir.

***

Si jusqu’ici dans cette lettre vous avez lu et relu ce mot de spectacle, c’est qu’il n’est pas pour nous l’expression d’un art ou d’une festivité. Ou seulement si nous parlons alors d’art de la gouvernementalité ou de festivité orgiaque de la destruction planétaire. Si nous le martelons tant, c’est qu’il nous semble important que revienne, dans l’imaginaire politique, cette notion  notion de Spectaculaire-Marchand apparue sous la plume de Guy Debord, à la suite d’un Karl Marx identifiant avec fulgurance les effets pervers du fétichisme de la marchandise.

Quoiqu’absconse par moment et difficile d’accès, « La société du spectacle’ » de Guy Debord offre selon nous la meilleure définition du consumérisme, et identifie avec une froide ironie tout ce qu’il y a de religieux dans notre rapport à la marchandise.   

Or, s’il est une chose dont crève ce monde, c’est de l’abondance et de la circulation d’une masse de marchandise toujours plus conséquente à mesure qu’augment les appétits capitalistes de détournement de la plus-value  et la masse des consommateurs, intégrées à coup de guerre, de macdo, de névroses, ou de télévangélisme à la civilisation marchande.   

« La société du spectacle » stipule que «  le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes médiatisées par des images. » Elle est l’explication de ce phénomène que quelques copains gilets jaunes appelleraient « moutonnerie ». Celle qui nous fait nous habiller pareillement. Celle qui nous fait écouter la même musique, manger la même chose, et au final, nous pousse vers le mouvement centrifuge et incessant de la reproduction de la vie quotidienne contrebalancée par un excès de signes qui font paradoxalement advenir le règne de l’insignifiant. Rien ne ressemble plus à un dealer qu’un autre dealer, à un bourgeois qu’un autre bourgeois, à un hypster qu’un autre hypster, à un gauchiste qu’un autre gauchiste, à un teufeur qu’un autre teufeur.  La marchandise est ce masque venu couvrir la laideur de nos visages où se lit sans peine toute notre absence au monde. Sa toute-puissance revêt même les apparences de la différence. Un pull trasher fait croire que l’on habite un autre monde, alors que l’on a juste traversé un autre magasin. La marchandise, dévaluée de sa valeur d’usage, n’en vient à  exister qu’en tant que valeur symbolique, qu’en tant que signe qui instaure des communautés de la marchandise. Les peusdo-mondes se  construisent alors selon l’apparence de tribus uniquement réunies par l’attraction qu’opèrent de tels signes sur le besoin de communauté essentiel de l’être humain. Ainsi, la marchandise enfante de faux mondes et avec ces faux mondes, de fausses séparations. Car le rap ou la musique classique, le cinéma classique ou le téléfilm, ont été le produit de mêmes dieux – de dieux producteurs et ingénieurs. Le végane et le carniste achètent chez le même dealer de nourriture, sacrifient à la même idole. L’ordre spectaculaire marchand, c’est l’unité du monde maintenue par l’illusion active d’une séparation entre chacun et tous.

La marchandise, à commencer par le vêtement, implique dès lors en lui-même un rapport à la musique et à la langue, à l’amour et à la famille, au sport, et aux loisirs.  À l’organisation de la vie comme danse permanente autour des fétiches et comme spectacle de fétiches qui dansent autour de nous.

Et quel spectacle ! Mes am.i.es ! Quel spectacle ! Il y avait certes de la joie dans ces premières manifestations, de la détermination encore, puis le plaisir de cette leçon donnée depuis le plus jeune âge à quelques cadavres encore en vie. Certes, mais il n’en demeurait pas moins indécent de voir la petite bourgeoisie et la classe moyenne s’applaudir et se congratuler. De voir des lobbyistes et des politiciens depuis leurs fenêtres de bureau vous applaudir et vous saluer, sourires aux lèvres. Ne prenez donc pas ces sourires, ces applaudissements comme une marque de respect ou d’affection ; ils ne sont qu’un simple remerciement pour votre pacifisme, et votre refus d’accorder actes et pensées.

Votre actuel refus des conséquences qu’impose l’urgence.

Vous n’avez pas besoin du sourire des lobbyistes, de la bienveillance policière des grands parents pour le climat, vous n’avez pas besoin d’idole, ni de leader, ni même de reportages télévisés à votre gloire. Non, c’est précisément de tout cela dont vous devrez vous séparer. C’est précisément cette puissance normative, policière, que vous devrez destituer si vraiment, vous êtes prêt à aller jusqu’au bout de votre cause, avec tous ce que cela comporte de violence intime ou physique, si précisément vous pensez qu’un autre monde est possible, vous devrez arracher les tuteurs que l’on cherche à imposer à votre arbuste florissant, pour tenter de le faire pousser droit, aussi droites que peuvent l’être les allées des cimetières.

Car l’ère politique est à la destitution. Et le choix qui vous incombe  n’est pas aussi complexe qu’il n’y paraît :

Soit vous participerez à la survie du monde de la marchandise écocide, en vous abîmant dans la gauche, dans le happening spectaculaire pour BX1, dans la petite ivresse d’une interview au soir et d’une rencontre avec la classe politique, dans la trahison que constituerait un vote massif pour ces partis de gauche (c’est-à-dire de droite) que sont Ecolo et le PTB,  dans les marches nord-midi ,dans tous ce que le spectacle à déjà intégré à l’organisation générale de  l’insomnie collective ;

Soit vous utiliserez cette puissance qui est à la vôtre pour participer à la fin de leur monde. Car toute la question est là : vous avez acquis une puissance, et avez désormais en main une des armes qui pourrait enfin couper la gorge du capitalisme écocide et assassin. De même que l’incroyable puissance, l’incroyable puissance de possibilités, acquises par la collectif 8 mars pourrait s’amoindrir et se tuer dans le folklore de gauche, dans l’impuissance volontaire d’une intégration au spectacle de la contestation, vous pourriez n’être au final qu’un prétexte, qu’un happening, de plus pour éloigner la question sociale du débat public, ou, comme l’obscure idole  manipulée Greta Thumberg, n’être qu’un moment particulier d’une campagne électorale à venir. Ou pire, être les jouets d’une refondation totale du capitalisme vers son destin écologiste autoritaire.

Et c’est là toute la beauté confuse de ce mouvement climat. On y trouve la version classe moyenne sup’ de la confusion impure des débuts du mouvement gilets jaunes. Mouvement qui passa d’une forme étrange du boulangisme à une claire contestation sociale et écologique, mouvement qui pratiqua l’émeute pour le social et l’écologie en même temps.  Mouvement qui survécut aux vacances et au mépris, mouvement  dont les participants devinrent matures politiquement par une régulière et intense fréquentation du réel. Et voilà, comme face au réel l’extrême droite s’efface, s’estompe, elle et ses fantasmes de retour du roi ou de nation européenne, tellement éloigné de la vie directement vécue et de ce désir de communisme sensible qui naît, immanquablement, de la séparation et s’embrase dans les retrouvailles de la joie, de la colère, du partage.  Les émeutes et les occupations des ronds-points furent bien plus efficaces en matière d’antiracisme que les marches funèbres de blancs de la ligue des droits de l’homme où des néo-fascistes décoloniaux de Bruxelles Panthère. Car voilà que l’extrême droite quitte, honteuse, le cortège des mécontents qui crient désormais « anticapitalistes » et « tout le monde déteste la police. » Depuis le 16 mars nous pouvons même affirmer que tout le monde aime le black bloc. Si les marches climats ont d’emblée affiché un objectif international, elles eurent besoin de passer, pour le réaliser, par les structures bien connues du monde du spectacle, seules capables d’orchester une campagne de publicité à si grande échelle. Le mondialisme dévoila alors sa structure essentiellement hiérarchique, ou l’ordre, venu d’en haut, intime à être là. Comme on irait à la première d’un film. À l’ouverture d’un Burger King. Comme on se sent obligé de faire la fête un 31 décembre. À l’inverse, le mouvement gilets a suscité de l’internationalisme, venu depuis le bas, et d’autant plus fort qu’il est animé par un mimétisme, une correspondance des conditions matérielles d’existence, suscitée par une ressemblance qui, d’acte en acte, s’affirme de plus à plus comme de la sororité et de la fraternité, comme de l’amour et de l’amitié.

***

Si tant de gens peinent à comprendre le mouvement gilets jaune ou le mouvement climat, c’est que nous avons été par trop habitués à faire de la politologie plutôt que de la politique. On a fini par confondre un certain art du classement avec un certain art d’établir entre nous coutumes et architectures. On se méfie dès lors de ce qui n’est pas clairement nommable. Le monde post-politique est celui-là même ou un mot dans le dictionnaire définit le réel, mais où aucun réel ne peut entrer dans le dictionnaire.

Ainsi, les mouvements sociaux qui viennent de résolument nous faire entrer enfin dans le siècle sont-ils, comme toutes les jeunes communautés, traversés de tendances et de contradictions. La lutte entre ces tendances déterminera l’issue de la guerre en cours. Le mouvement gilets jaunes a su écarter l’extrême droite la plus stupide et devenir clairement un mouvement social, à obliger la gauche à occuper l’arrière garde, à destituer tous celles et ceux qui voulurent s’en faire chef, à imposer son propre calendrier. Nous autres, générations climat, arriverons-nous à écarter les chefs et les idoles ? À abandonner la gauche décomposée à sa mort lente ? À radicalement rabattre les appétits cyniques et écoeurants du capitalisme vert qui n’hésite pas à manipuler une enfant handicapée pour survivre ? À imposer un calendrier non spectaculaire ?  

Arriverons-nous à sauvegarder notre autonomie ? 

Le dilemme est le même que celui qui agite le collectif 8 mars et les gilets jaunes belges ; l’ennemi à le couteau sous la gorge.

Avons-nous le courage de la lui trancher ?

Un vieil adage raconte comment ceux qui font les révolutions à moitié ne font que creuser leurs propres tombes. Ce régime ne tient que par sa police et par notre habitude à la docilité.

Et puis, nous avons en nous cette intuition, absurde et justifiée, que quelques rencontres, quelques amitiés nouvelles, suffiraient à le renverser. À créer un nouveau mai 68. Mais sans Cohn Bendit, ni Marcel Liebman.

Paris, Alger, Bruxelles, Révolution.

 

***

La caractéristique première du jeu est simple. Si on en refuse les règles, le jeu s’annule. Nous avons cessé de considérer la vie humaine comme un jeu dès lors que les règles nous sont apparues, depuis l’extérieur de nous-même, comme intangibles. Pourtant, souvent, il suffirait juste de dire «  je ne joue plus » pour que le maître de table soit dépouillé de sa puissance.

Une autre puissance du jeu, c’est qu’il en reste toujours un autre à inventer.

Allons ! les amis.e.s ! Et si on jouait ? Il reste tant de jeux à inventer.

Au diable ce jeu de lois des marches et des blocages attendus, des happenings stupides de la gauche décomposée.

Tant que nous resterons mignons, ils nous prendront pour des cons.

Tant qu’ils nous laissent marcher, c’est qu’ils n’ont pas peur de nous.

Tant qu’ils nous applaudissent, c’est qu’ils nous méprisent.

***

 

Nous avions déjà, dans « le bourdonnement des abeilles », détaillé un peu mieux ce que nous entendions par écologie, et le lien intime que cette idée entretient avec la question de la vie directement-vécue, des conditions matérielles d’existence. Car ce que pose radicalement la question écologique c’est la remise en cause toutes les facettes du quotidien comme de l’intime. Le radical besoin de tout réinventer. L’efficacité du slogan «  pourquoi j’irais à l’école si y’a plus de planètes ? » est l’expression ce besoin radical, qui destitue. Qui sent intuitivement qu’il devra destituer. Ici c’est l’école qui apparaît tel qu’elle est : incapable de répondre aux désirs et aux exigences d’une génération qui fait son entrée en politique, et qui,  est la première génération née après la troisième révolution de l’écriture.

Et cette exigence d’être la fois offensive,  constructive et destructrice qu’impose la totalité marchande trouve le plus souvent son efficacité et sa puissance intime dans sinon l’occupation, mais l’habitation  des ruines du vieux monde. Les squats, les ZAD, les communes sont les lieux où se rencontrent ces exigences.

Plutôt que de demander une loi climat, affirmons qu’il n y aura pas de Maxi-Prison à Haren, pas de destruction de Sablière à Arlon. Ils bloquent la vie ? Bloquons leur monde. D’ailleurs, l’honnêteté historique sur le mouvement écologiste oblige à ce constat : seule l’écologie pirate et offensive est à même de retenir un peu le désastre en cours lorsqu’elle attaque des chalutiers ou empêche une forêt d’être rasé, par exemple.

Décolonisons l’espace de l’univers de la marchandise aliénante.  Multiplions les moyens de nous rencontrer. Il y a le 31 mai, l’acte 2 des gilets jaunes à Bruxelles. Il y’a le festival anti carcéral à Haren ce week-end.

Faites trembler le pouvoir, venez à notre rencontre.

Vous nous trouverez écorchés, pas toujours présentables, pas toujours clairs, idiots parfois, par la vie tabassée souvent, vous nous trouverez blessés, mais fiers et déterminés. Nous avons lié des amitiés, et l’amitié est devenue pour nous, une pratique révolutionnaire. Cette pratique est le plus beau lien qui unit les gilets jaunes – comme forme urbaine du zadisme – nous nous sommes découvert en tant que puissance. Nous avons retrouvé la passion de nous retrouver.

Et dans les yeux de ces amis-là, nous entrevoyons déjà un archipel d’autres mondes possibles.

Il nous reste encore beaucoup d’amis à trouver, de complices à rencontrer.

Mais qui souhaitera cette rencontre ?

 

 

Quelques Gilets jaunes autonomes.

 

***

« Une faible lueur palpite à l’horizon
Et le vent glacial qui s’élève redresse
Le feuillage des bois et les fleurs du gazon ;
C’est l’aube ! tout renaît sous sa froide caresse.

De fauve l’Orient devient rose, et l’argent
Des astres va bleuir dans l’azur qui se dore ;
Le coq chante, veilleur exact et diligent ;
L’alouette a volé, stridente : c’est l’aurore !

Éclatant, le soleil surgit : c’est le matin !
Amis, c’est le matin splendide dont la joie
Heurte ainsi notre lourd sommeil, et le festin
Horrible des oiseaux et des bêtes de proie.

Ô prodige ! en nos coeurs le frisson radieux
Mets à travers l’éclat subit de nos cuirasses,
Avec un violent désir de mourir mieux,
La colère et l’orgueil anciens des bonnes races.

Allons, debout ! allons, allons ! debout, debout !
Assez comme cela de hontes et de trêves !
Au combat, au combat ! car notre sang qui bout
À besoin de fumer sur la pointe des glaives ! »

Les Vaincus, Paul Verlaine.

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