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La poésie n’évolue plus quand l’évolution n’est plus à la poésie. La poésie est dans un état d’immobilité, mais elle est inexpugnable, fugitive, évanescente, bref, insaisissable. Elle n’est pas une voiture à l’arrêt ; elle est ce que quelques irréductibles décideront encore d’en faire. Citons le recueil de poèmes Hier régnant désert paru en 1958, d’Yves Bonnefoy où l’on trouve Le Pont de fer avec ces vers : « Depuis la poésie / A séparé ses eaux des autres eaux, » La plèbe plébéienne, béotienne donne la justification de cette déliquescence par l’avènement du roman comme genre suprême, et trônant sur le siège de la Littérature Française, en bon démiurge. Le roman serait le genre « polymorphe » affaiblissant les autres genres, c’est-à-dire le théâtre, la poésie ou l’art de la réflexion. La canaille se réfère à « l’importance grandissante » de la prose redéfinissant, dans ses codes, des « emplois poétiques plus libres et variés » Mais à quoi songe la fripouille ? Aux ventes ? À la popularité ? Au style ? La vermine attire à elle, par ce goût de la polémique, des enjeux littéraires anciens. Quel est l’intérêt de publier encore de la poésie — si personne ne la lit ? La poésie est-elle ou non un genre désuet ? Voilà peut-être la problématique de ce constat laconique. Oscar Wilde a eu ce mot d’esprit : « Autrefois, les livres étaient écrits par les hommes de lettres et lus par le public; aujourd’hui, ils sont écrits par le public et personne ne les lit.» Est-ce que le poème — dans son acception étroite, celle d’un genre versifié, compté, avec ses règles et ses exigences techniques — peut-il encore s’écrire, ou ne serait-ce que l’acte d’une résurgence du passé ? Le public lettré est visé dans cette semi-réflexion, invitée à s’interroger s’ils achètent un recueil de poésies. Qu’aurait dit René Char ?

La pensée des salauds, celle soufflant que la poésie est morte, est une proposition banale dans l’histoire de la littérature française, qui renvoie à une querelle, déjà ancienne, et trouvant son origine au XIXème siècle. Elle fait état d’une poésie moribonde, souffreteuse — bref, agonisante. Elle s’oppose en cela à des contemporains qui prendraient encore la plume afin d’écrire de la poésie, comprenons ici poème.  La phrase « La poésie a été remplacée par un art oratoire urbain, déclamé, scandé »  fait l’effet d’un souffle irrévocable, définitif, celui d’un Héraclès frappant de son couperet la nuque des aspirants à se réclamer encore poètes. Les modernes, ne nuançant pas leur propos, mais  résolus, dans l’affirmation, à proposer le genre romanesque comme catalyseur de la littérature moderne. « La progression croissante du roman » nous force, en effet, à nous remémorer l’état antérieur de cette problématique et à nous pencher sur l’épaule des Muses, afin de faire l’étude de la doxa antérieure refusée en ses mots. Opposons lui, avec bonheur, cette phrase de René Char : « Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi. » Cette apostrophe, extraite de Fureur et mystère, [1948], reviendrait à dire : « En fait, la poésie se porte bien. »

  La piétaille attaque, en réalité, la poésie dans sa forme. Elle nous fait nous interroger : Qu’est-ce que la poésie ? Qu’est-ce qu’un poème ? Le roman peut-il contenir de la poésie ? Un poème peut-il être en prose ? Pouvons-nous dire d’un roman qu’il est un véritable poème ?  Un roman peut-il être écrit en vers ? Oui, songeons à Jocelyn de Lamartine (1790-1869) en 1836. Interrogations vaines résumées dans une seule maxime : « Un livre est bien écrit ou mal écrit, un point, c’est tout. » Oscar Wilde (1854-1900), dans Le Portrait de Dorian Gray, vers 1890-1891. La postérité a décidé d’évacuer les poètes du XVIIIème siècle, et il est très rare de rencontrer quelqu’un capable de citer cinq poètes appartenant à ce siècle. Spontanément, pensons à Jacques Delille (1738-1813), Nicolas Gilbert (1751-1780) et André Chénier (1762-1794) quand Millevoye et Chênedollé ont publié à l’aube du XIXème siècle mais nés respectivement en 1782 et 1769. J’oserais ajouter Voltaire (1694-1778) dont la main orthographia de beaux vers. Voyez : j’en suis incapable. Ah si ! J’ajoute ici Antoine-Léonard Thomas et son Ode sur le Temps. Implicitement, la multitude reprend le constat formulé par Madame de Staël (1766-1817) en 1810, dans De l’Allemagne, : « Nous avons en français des chefs-d’œuvre de versification ; mais comment peut-on appeler la versification de la poésie. » pour oser plus loin : « Nos meilleurs poètes lyriques en France, ce sont peut-être nos grands prosateurs. »

  Ainsi cette dualité n’est pas neuve, celle d’opposer la poésie à la prose. Des vers peuvent-ils ne pas être de la poésie ? Une prose peut elle être poétique ? Oui. Cela me rappelle les bons mots de Verlaine (1844-1896) contre Hugo (1802-1885), dans Les Mémoires d’un veuf 1886, titre Lui toujours — et assez : « Il y a deux vers dans LES CHÂTIMENTS, Ne frappe pas… Et s’il n’en reste qu’un… Mais que de fatras incorrect si souvent ! Et je ne parle pas du fond qui est l’antipode de la poésie » Musset (1810-1857) également se tenait loin de la politique qu’il jugeait anti-poétique, un poète devait s’employer à ne rien faire. Nous nous souviendrons de ces bons mots de Théophile Gautier : « Sans prendre garde à l’ouragan / Qui fouettait mes vitres fermées / Moi j’ai fait Émaux et Camées » (1852)

  Méditons cette phrase de Verlaine : « Le Rimbaud en prose est peut-être supérieur à celui en vers… » dans la préface des Œuvres Complètes de Rimbaud éditées chez Vanier en 1895. C’est cela peut-être. Implicitement, le roturier dit que l’alexandrin est mort, que le sonnet est désuet, que toutes les formes classiques de poésie sont surannées ; bref, le poème existant dans l’inconscient collectif est mort. Pourquoi ? Parce-que la postérité, sachant (à peine!) le nom d’Aloysisus Bertrand (1807-1841) a fait tomber l’acte poétique dans la prose qui jusqu’alors était bien moins considérée. En 1842 est publié Gaspard de la Nuit avec cet adage en préface : « L’art a toujours deux faces antithétiques ». Et nous voyons, dos à dos, la prose et la poésie qui se boudent, mais lisons Harlem, et vibrons de la lyre du prosateur, car c’est Sainte-Beuve (1804-1869) qui le publia, et auteur lui-même d’un Joseph Delorme [1829], mêlant poésie et prose. Ainsi, la frontière me semble plus ténue. Plus en avant, Maurice de Guérin (1810-1839) semble le premier poète en prose ou prosateur poétique, avec Le Centaure, publié dans la Revue des Deux Mondes en 1830. Non ! Car ce serait ne pas reconnaître que René [1802] de Chateaubriand (1768-1848) n’est pas un poème. Or Chateaubriand est un prosateur de génie, doué du rhythme et de la musique des mots, s’écoulant ainsi qu’une rivière de diamants dans la bouche : Chateaubriand fut poète.

  La prose au XIXème siècle reçut la considération du public et de là, naquirent des œuvres d’une splendeur toute inédite. Le roman n’était plus didactique, le roman ne se destinait plus à redresser la cervelle ou à porter une réflexion : le roman devint une œuvre-d’art, existant par elle-même. Pensons à Mademoiselle de Maupin (1835) par Théophile Gautier le « parfait magicien ès lettres françaises » signant la naissance de l’art pour l’art avec : « tout ce qui est utile est laid » J’ajouterais aussi, dans une dimension théologique, que la prose de Lammenais, dans Paroles d’un croyant et publié en 1834, semble une prose de lys et de lilas en fleurs. Voilà la réelle problématique de la tourbe qui ne comprit pas les origines de la poésie en prose, peut-être. Car néanmoins, la poésie, elle, exista et vécut confortablement sur le front glorieux du vers français. François Coppée et Heredia furent les poètes officiels de la Troisième République ; mais qu’en est-il en 1950, alors que la France a connu deux guerres mondiales et vit la décolonisation ?

  Pourquoi la poésie put ne plus se résumer à la versification.

  La poésie fut un langage divin, l’expression d’une parole chue de l’au-delà et trouvant son aboutissement dans l’œuvre du poète. Ronsard (1524-1584) évoque la « fureur » apposant au nom « homme » le fameux « et Poète et Prophète. » À la même époque, Étienne Jodelle (1532-1573) qui est considéré comme l’un des plus grands poètes de son temps, récolte bien des éloges, dont celui de Clément Marot (1494-1544) : « Démon est-il vraiment, car d’une voix mortelle / Ne sortent point ses vers ». Plus tard, Voltaire, évoquera cette conception dans L’immortalité de l’âme : « Oui, Platon, tu dis vrai : notre âme est immortelle, / C’est un Dieu qui lui parle, un Dieu qui vit en elle. » Ainsi, nous voyons que l’origine d’un tel sentiment est ancienne ; l’homme a en lui cette idée d’éternité. Le Poète est donc le scripte de cette trace laissée par le firmament, et la porte à l’oreille de ses semblables. Lamartine, dans L’Homme, écrivit : « Borné  dans sa nature, infini dans ses vœux, / L’Homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux. » Nous trouvons aussi dans Les Méditations (1820) le poème L’Enthousiasme qui reprend, sous une autre acception, le concept de « fureur » : « Ainsi, quand tu fonds sur mon âme, / Enthousiasme, aigle vainqueur, ». Victor Hugo (1802-1885) incarne le Poète-mage, le Prophète du siècle ; il écrit dans Ce que dit la bouche d’ombre : « Par un côté pourtant l’homme est illimité. » [1855]

  Alors, puisque le prolétariat trouve en Baudelaire un point de départ, tentons de comprendre les enjeux qui se sont opérés dans ce siècle. Prenons les trois figures majeures du romantisme : Victor Hugo, Lamartine, Alfred de Vigny (1797-1863). Victor Hugo, d’abord, fut académicien, député, sénateur et pair de France. Lamartine se présenta aux élections présidentielles de 1848, puisqu’il fut chef du gouvernement provisoire à la proclamation de la IIe République ; il fut aussi ministre des affaires étrangères. Alfred de Vigny a une vie publique plus contrastée, mais il rêva de gloire militaire et eut une modeste carrière en tant que lieutenant. Nous voyons bien, à la suite de Chateaubriand — ambassadeur et ministre des affaires étrangères également — combien les poètes romantiques occupent la scène publique avec intérêt et énergie. Les Romantiques sont nés dans ce segment de l’histoire : 1790-1810. Lamartine étant né en 1790 et Musset en 1810. Bien sûr, ces vingt ans ne sont pas exacts, Marceline Desbordes-Valmore est née un tout petit peu avant (1786) et Victor Escousse en 1813. Justement le cas de Victor Escousse est intéressant, incarnation du mythe de Chatterton lancé par Vigny dans son pessimisme radical et son rejet de la société qui annonce, en vérité, le Parnasse. Le Romantique souffrit du rejet de la société quand le Parnassien, lui, dédaigna son temps. Leconte de Lisle écrivit une lettre à Louis Ménard en 1848 : « Que le peuple est stupide ! » Et nous sommes loin des bonnes considérations de Hugo.  Pourquoi ?

  Je dirais que le Parnasse trouve sa naissance dans l’abdication de Louis-Philippe et l’élection du placide Louis-Napoléon Bonaparte qui mit fin au rêve de gloire de la France et l’assit plutôt dans une vie bourgeoise et ennuyeuse. La colonisation de l’Algérie ne passionnait personne, la guerre de Crimée (1853-1856) fit des morts, mais les décès furent principalement imputés aux maladies, dont le choléra. et la campagne du Mexique fut un désastre.

  Les écrivains sont aussi des hommes qui subissent les éléments de leur époque. Baudelaire publie en 1857 Les Fleurs du Mal, et les Petits poëmes en prose sont composés entre 1855 et 1864. Napoléon III devint Empereur des Français en 1852. Le mouvement parnassien est né dans ces années, citons Poèmes antiques de Leconte de Lisle, en 1852, Émaux et Camées, en 1852, Les Odes funambulesques en 1857. En août 1865, Théodore de Banville composa le poème L’Exil des Dieux, goûtons ce vers : « Homme, vil meurtrier des Dieux, es-tu content ? ». Nous voyons bien que Banville pressentit la fin du christianisme en France. Vigny prophétisa cette attitude dans Les Amants de Montmorency, [1830] : « — Et Dieu ? Tel est le siècle, ils n’y pensèrent pas. » Vigny, en fait, annonçait la génération suivante. Le Parnasse Contemporain, recueil collectif, réunissant les noms du Parnasse, Sully Prudhomme, Heredia, Henry Cazalis, Albert Mérat, Catulle Mendès, Léon Valade, François Coppée ou Mallarmé, fut publié en 1866.

La poésie française est une histoire de générations : 1800, Victor Hugo ; 1820, Baudelaire ; 1840, Mallarmé et Verlaine ; 1860, Laforgue ; 1880, Apollinaire ; 1900, les Surréalistes. J’arrondis, bien sûr, mais l’évolution de la poésie se fait dans le temps. Si le Parnasse se réfugie dans le goût de l’antiquité pour la beauté plastique du vers et du sujet, quête d’idéal et de renouveau, c’est bien parce-que la Révolution Française a provoqué une déchristianisation en France, avec un élan anti-clérical malgré les œuvres chrétiennes des Romantiques, comme Le Génie du Christianisme en 1802 ou Harmonies poétiques et religieuses en 1830. Plus encore, ces années là marquent une déception chez les intellectuels. Les Poèmes antiques de Leconte de Lisle sortent donc vingt-deux ans après les Harmonies poétiques ; le temps d’une génération.

  Allons plus loin dans notre démonstration. Les Décadents publièrent dans les années 80. Citons Les Névroses du macabre Maurice Rollinat en 1883, À Rebours de Joris-Karl Huysmans en 1884 — avec ce héros Des Esseintes qui incarne un nouveau mal du siècle, le dilettantisme, inspiré de Montesquiou — ou les Contes Cruels de Villiers-de-l’Isle-Adam en 1883, et titre plus explicite : Le Crépuscule des dieux en 1883 par Élémir Bourges.

  Chose qu’ignorent sciemment les exégètes de la littérature, demeure la mort du prince Henri d’Artois, petit fils de Charles X, dernier descendant légitime masculin de Louis XV et de Marie Marie Leszczyńska. Sa mort, sans enfants, en 1883, marque l’extinction de la branche Artois de la maison de Bourbon. Aussi, en 1879 le prince impérial Louis-Napoléon (né 1856) mourut bravement chez les Zoulous ; il était le seul enfant de Napoléon III. La France n’eut donc plus d’héritiers, ni impérial, ni royal. Ces décès sont d’une importance cruciale pour comprendre tout à fait l’esprit du temps. Vous répondrez que la France avait un héritier en la personne de Philippe d’Orléans (né en 1838), fils de Louis-Philippe Ier, mais beaucoup considèrent les Orléans comme des imposteurs, des usurpateurs. Moi-même, néanmoins, clame mon allégeance envers mon souverain en la personne royale et parfaite du Très-Chrétien Jean d’Orélans, né en 1965, et mes prières vont en direction du ciel et supplient son avènement. Revenons. La France bouillonnait et pensait éphémère cette molle IIIe République. La France était un volcan alors, et que serait-il arrivé si Boulanger, avec la ligue des Patriotes, n’avait pas refusé de marcher sur l’Élysée après sa victoire en 1889, alors qu’il dînait chez Durand ?

Quand la racaille écrit : « La poésie est morte. » En vérité, elle a raison. Non pas à cause de la prose. Mais en raison, de l’orientalisme qui gagna l’Europe, et que Schopenhauer popularisa. Pie IX meurt en 1878 ; il renforça l’autorité pontificale dans une intransigeance anti-libérale, appartenant aux conservateurs ultramontains. Son successeur, Léon XIII, proposa un encyclique sur le mariage chrétien en 1880, réaffirmant l’opposition de l’Église au divorce. Celle de 1888, au libéralisme. Celle du 1890, au positivisme. Ainsi, Mallarmé ne s’y trompa pas quand dans Crise de vers [1897] il comprit la dissolution du vers traditionnel à la mort de Victor Hugo, sous une crise plus générale de l’ordre ancien, fondé sur Dieu, le roi ou la figure patriarcale. Voilà pourquoi, la poésie disparut ; car la poésie, c’est le sentiment religieux avant tout. Certes, l’on pouvait encore écrire des vers, mais cette musique démodée n’évoqua plus rien. Auguste Barbier (1805-1882) put bien écrire : « Heureux seul le croyant, car il a l’âme pure ; », la défaite de Sedan traumatisa les consciences qui voulurent du changement partout. On ne se rend pas avec 80 000 hommes, on meurt.

  Le roman est le genre prosaïque par excellence, un fourre-tout qui convient aux écrivains malhabiles comme aux hommes de lettres talentueux. Car la poésie est un genre technique qui requiert un savoir précis. Prenons le cas de Charles Cros (1842-1888) qui écrivit des poèmes en vers et en prose dans son recueil Le coffret de santal [1873]. Nous sentons l’inspiration baudelairienne en ces pages, mais le poème en prose Distrayeuse use de la répétition, et semble une sérénade douce qui tombe des lèvres. Elle est une poésie.

  L’héritage du poème en vers chez les hommes de lettres est ce goût du joli, du rhythme, des assonances et des allitérations, en un mot : le beau style. Car si le roman a évacué l’impression divine, il est des auteurs qui eurent cette part de divinité en eux. Le cas de Paul Bourget est intéressant (1852-1935) car il fit publier d’abord ses poëmes chez Lemerre, vers 1875. Souvenons-nous de ces fragments de vers, dans le poëme L’Art : « En ce siècle où les Dieux sont tous éteints, j’estime / Que l’artiste est un prêtre ». Le jeune homme essaie, versifie, dédie son travail à Leconte de Lisle ou Maurice Bouchor, pour prendre son essor plus tard et devenir le véritable Paul Bourget que nous connaissons, afin de s’exprimer de sa voix pleine, dans Le Disciple en 1889, qui est un chef-d’œuvre en prose, mais d’une prose ayant l’ampleur de la poésie.

  Le vers-libre est la tentative de faire entrer l’écriture poétique dans la prose versifiée, passons sur René Ghil (1859-1936), Gustave Kahn (1862-1925) et Francis Vielé-Griffin (1864-1937) pour nous demander si les cas de Paul Claudel (1868-1955) ou Francis Jammes (1868-1938) n’opèrent, à travers une inspiration catholique, un changement unique : ce n’est plus le roman qui absorbe les autres genres, mais bien la poésie, genre divinement polymorphe, puisqu’elle sut évoluer en empruntant à la prose, à la tradition chrétienne (le psaume), l’oral, le théâtre, le journalisme ou bien l’art de la discussion, comme avec François Coppée (1842-1908) : « Causer en vers, c’est l’art suprême » dans Le Cahier rouge en 1874 :

– Mais, bah ! j’ai l’horreur du banal
Et le difficile me tente.
J’éprouve une envie irritante
D’écrire en vers dans un journal.

  Ce n’est pas un hasard si Guillaume Apollinaire (1880-1918) ouvre Alcools [1913] avec ce vers : « À la fin tu es las de ce monde ancien » car la fin du XIXème siècle, nouvellement républicain, mollement catholique, espérant sa revanche sur l’Allemagne, avait saisi la liberté de l’acte d’écriture dans ses variations multiples. Ainsi, le roman est un genre grossier, utilitaire, pour ne pas écrire avilissant, car il est un produit de consommation quand la poésie est une chose qui s’apprend, s’étudie, s’admire par l’ingénuité de sa technique et la profondeur de son chant.

  La période classique exigeait la séparation des styles. En effet, le roman exista bien avant. Mais il était en vers, comme avec Chrétien de Troyes, entre 1170 et 1190, ou avec les romans didactiques de Rabelais au XVIe siècle. Je n’omets pas le roman libertin avec Choderlos de Laclos, Diderot (Les bijoux indiscrets), Justine de Sade ou le roman épistolaire avec Nouvelle-Héloïse 1761, Werther de Goethe 1774, La Religieuse 1796 mais les romans n’existaient, pour ainsi dire, pas dans la conscience de l’époque, car ils étaient l’œuvre de philosophes. L’Adolphe de Benjamin Constant, 1816 est une prose poétique mais fonctionne, comme une excuse, en journal intime. Alors ?

  Le roman en vers composé entre 1821 et 1831 par Pouchkine (1799-1837), Eugène Onéguine est trop loin de nos frontières, et nous fait l’effet d’un très long poème. L’après-guerre est une époque où les romans ne sont pas poétiques, et répudient le lyrisme. Que sont les « emplois poétiques » dont parlent les journaleux ? Je l’ignore. Sous ce terme vague, presque quelconque, peut se cacher mille et mille artifices. Maintenant, il n’est pas rare que ceci est de la poésie, que cela est un « vrai poème ». Serge Gainsbourg ? Je ris. Jacques Brel ? Je m’esclaffe. Charles Aznavour. Je m’incline. Le roman moderne naquit véritablement avec Marcel Proust (1871-1922). Bien que Proust, enfant, au lycée Condorcet étudia Dierx, Leconte de Lisle mais aussi Anatole France (1844-1924) — « Nous devons tout à Dieu, rien à la créature. » vers extrait des Noces Corinthiennes — et Maurice Barrès, il sut recréer du nouveau. Il suivit les cours de Bergson à la Sorbonne qui venait de publier sa thèse sur les Données immédiates de la conscience. La psychologie ! Il publia en 1913, chez Grasset, Du côté de chez Swann. Ce qui est remarquable chez Proust, c’est la force dont il dota ses personnages, la puissance de la fiction calquée sur la vérité immanente, le tableau d’une époque par des individus tous caractérisés. Ça, c’est le roman œuvre d’art, une fresque sociale trouvant sa justification dans l’étude et l’observation ; c’est Balzac, mais à la première personne.

  Ce roman, en fait, est une dualité ; c’est encore la victoire de l’esthétique sur ce qui devint « la littérature engagée », ou nommons-la autrement, cette littérature qui trouvait sa justification dans les palabres des critiques. Il est amusant de noter que Proust eut un duel avec Jean Lorrain — le Parnassien né trop tard contre la Modernité qui se déployait —.

  La plèbe se trompe probablement. Le roman a toujours une portée autre que le beau. Le roman a toujours des attributs, soit « roman-fleuve », soit roman d’analyse avec Le Diable au corps [1923] de Radiguet. Roman « intellectuel » si je puis dire, avec Malraux, ou Louis Aragon (1897-1982), poète de la Grande Guerre tombé dans l’engagement social qui se fit, lui-aussi, Poète-Mage en séduisant son audience, avec le roman : Communistes [1949-1951]. Louis-Ferdinand Céline (1894-1961) peut-être est le cas le plus intéressant, car sa prose emprunte à la poésie et nous fait l’effet de vers libres. Oh ! lorsque mon amie Léah Lapiower me récite du Céline, je suis sans voix… Que dire de Mort à crédit [1936] avec ces pages : « Nous voici encore seuls. Tout cela est si lent, si lourd, si triste… Bientôt je serai vieux. Et ce sera enfin fini. Il est venu tant de monde dans ma chambre. Ils ont dit des choses. Ils ne m’ont pas dit grand-chose. » etc…

  Je demeure tout à fait réfractaire au style de L’Étranger [1942] de Camus qui me semble dépourvu de poésie, en effet. Je préfère à ce travail de philosophe, l’œuvre d’un autre philosophe, mais ayant intégré les mouvements de la phrase à son œuvre. Je pense à La Nausée [1938] Car si Sartre évoque si bien ce mal-être face au fourmillement de la contingence, c’est peut-être pour rappeler justement la vacuité d’une époque débarrassée du splendide.

  Nous citons ici de grands auteurs demeurés dans la postérité, mais nos premières pensées allèrent dans la direction des romans populaires, comme La Garçonne [1922] par Victor Margueritte, là un roman de mœurs, fou de succès, magnifique d’épouvante.

L’invention du sonnet fut aussi essentielle à l’évolution de l’espèce que celle de la roue ou du levier. » a écrit Jean-Pierre Rosnay dans Fragment et Relief. Le public n’est plus adapté. C’est cela. En effet, « la poésie est morte » car dans un siècle matérialiste, déiste ou agnostique, traumatisé par trois guerres consécutives, la poésie n’avait peut-être plus sa place dans un monde morne ou trivial. La poésie appartient aux grandes époques, celles des mystères et de l’infini : la science tua la poésie, et les tentatives de Sully Prudhomme de concilier les deux, demeurent un échec. Le roman est le miroir d’un désir de simplicité, sans les ornements de la poésie ni les vieilleries du poème. Le roman, c’est l’humain, sans le dieu qui sommeille.Tant que des poètes écriront non pas des vers, mais des poèmes, la poésie vivra peut-être dans un cercle restreint, comme Louis Ménard n’écrivait que pour dix personnes. Moi, je suis un nécrophile, j’écris de la poésie comme elle me vient. Avec des rimes partout, des correspondances à tous les étages. Mon poème à Marie Lemot comporte des rimes qui se font écho : -dor / -dir / -dar pour les rimes masculines et -ages / -onges / -ombes pour les rimes féminines dans ses trois quatrains. Je suis un moderne car je ne suis pas les dictées désuètes de Mallarmé ; l’on écrit des vers-libres depuis 1870. On peut faire ce que l’on veut aujourd’hui. La vraie modernité sera de creuser les formes anciennes et d’en inventer de nouvelles.

Louis Bance

hiver 2015