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Poésie

Poussières d’Opium : Préface

By 16 juin 2018 No Comments

 

Dans le fascicule que la Sorbonne distribue aux étudiants pour les orienter vers un directeur de recherche, les différents domaines de compétence des professeurs sont mentionnés. J’y fais habituellement figurer, après quelques noms d’auteurs bien connus du XIXe siècle, la mention suivante : « poètes oubliés ». C’est ainsi que j’ai fait la connaissance de Louis Bance. Il me demandait de diriger son mémoire et me dressait la liste des poètes qu’il aimait et dont les noms m’étaient à peine connus. Le moins oublié de ces oubliés, et le seul que j’avais vraiment lu, était François Coppée, qu’il admirait éperdument. Il me remit six mois plus tard un excellent travail sur Édouard Dubus.

Louis Bance aime les poètes qui résistent au vent de l’histoire, qui refusent d’obéir à cette loi du progrès qui a balayé le vers régulier. Ses héros sont les poètes parnassiens. Il les réunit dans ce qu’il appelle les « générations opalines », en une belle métaphore inspirée peut-être de la Symphonie en blanc majeur de Gautier : les Parnassiens aiment la blancheur mate, ils la préfèrent aux reflets et aux larmes, au colorisme débridé.

Dans son livre, Louis Bance raconte son accoutumance, révolue, à l’opium. Mais il nous parle aussi d’ une autre addiction, dont il ne se délivre pas : celle du vers, – syllabes et rimes. Haro sur le vers libre ! C’est ce qu’il proclame : 86, l’année où les vers-libristes déploient leurs bannières, est la métabole de 68, le chiasme des mêmes chiffres. Les Krysinska, les Moréas, les Stuart Merrill, les Vielé-Griffin et autres Verhaeren sont les libertaires de la prosodie. Louis Bance, en accord avec Verlaine, leur oppose la « stricte observance ». Verlaine faisait de l’ambition vers-libriste une « illusion » : elle est le fait de « jeunes cerveaux épris de hasard ». Il invitait « ces gais poulains qui vont gambadant sur l’herbe » à rejoindre le troupeau. Il leur parlait de tradition, de sagesse et même de vertu. Pour lui, le vers est fait de syllabes dont le nombre doit être compté. Il veut bien que ce nombre croisse, il a lui-même, à l’occasion, composé des vers de quatorze syllabes. Mais des vers au nombre indéterminé de syllabes ne sont plus des vers. Au cours d’un entretien avec un journaliste, en 1891, il ironisait sur les « vers à mille pattes » et ajoutait, en parlant des essais vers-libristes : « Ça n’est plus des vers, c’est de la prose, quelquefois même ce n’est que du charabia ». Il a lui-même, déclarait-il encore, élargi la « discipline du vers », mais il ne l’a pas supprimée. Sa réplique aux vers-libristes est qu’ils créent un déséquilibre et que l’équilibre doit être préservé. Un équilibre qui n’est pas figé du reste et dont il avoue qu’il a essayé de l’« émouvoir ». Il a plus d’une fois en effet, fait bouger la rime. Dans un de ces premiers poèmes, L’Ami de la nature (1868), il fait rimer chouett’ avec poèt’ et avec boît’. Dans le même poème, il fait rimer un singulier avec un pluriel, blanche avec manches. En 1872, dans les Romances sans paroles, il accouple des rimes masculines avec des rimes féminines : frou-frou avec loue et écœure avec cœur. Louis Bance, à l’instar de Verlaine, « essaie d’émouvoir l’équilibre », en le préservant. À son tour, il fait rimer le singulier et le pluriel et s’accorde la latitude de l’hiatus. Mais il garde la conscience du vers français, tel qu’il s’est construit, depuis le Moyen Âge, sur le nombre et sur la rime.

André Guyaux, avril 2018.

 

Verlaine, « Ballade en vue d’honorer les parnassiens » [1889], dans Dédicaces, Éditions de La Plume, 1890.

« J’admire l’ambition du Vers Libre », dans Épigrammes (1894).

Entretien avec Jules Huret, L’Écho de Paris, 19 mars 1891.

Ibid.

« C’est le chien de Jean de Nivelles » et « Il pleure dans mon cœur », dans les Romances sans paroles.