Panier

Mordre et fuir

Publié par 12 septembre 2022Non classé

Et l’aube sur la vallée n’est pas plus silencieuse

En route, les nuages nous tombent dessus au ralenti. Tu conduis avec tes lunettes de soleil. Devant nous, la montagne. Ses sommets déchirent la peau du ciel. Raconte-moi ton village entre l’Autriche et l’Italie. Les rues tracées pour faciliter la circulation des tanks. Les arbres qui ont vu deux guerres. Ceux qui ont tremblé. Ceux qui ont donné leurs fruits. Lavarone. Les ruelles longent la colline. Elles sont étroites. Il faut les prendre en file indienne. Si au même instant quelqu’un vient dans l’autre sens, on doit redescendre et tout recommencer. Un gars se cache au coin des allées. Il attend les étrangers avec un marteau pour leur péter les genoux. Il surveille le quartier. Les gens du coin l’appellent le ménador. Ils n’aiment pas les visiteurs. Certains continuent de parler allemand. Ils ne sont considérés par aucun pays. Ce sont les habitants de la frontière. Ils vivent là où se sont affrontés les chars. Et sous les falaises turquoise, les enfants jouent dans les bunkers. 

La caisse file droit sous un ciel étonnamment pur. Un ciel comme un tableau poncé. Arrivés à destination, il faut se garer à l’ombre. La chaleur me colle à la peau. Sous la montagne, le silence comme un sacrement. Un vent tiède, ton odeur le précède : une goutte de citron sur le sable.

La vallée concentre l’écho. Aucun bruit ne se distingue. La vallée concentre l’écho, le silence. On entre dans un espace à l’arrêt. La présence du Mont-Blanc, présence totale, ses sommets où viennent s’éventrer les nuages, les fissures d’éclaircies qui signalent dans le contre-jour les contours des glaciers ont des airs de cataclysmes en suspension. Retien ton souffle, souris et lève les yeux, expire et fixe-moi. Sur tes pupilles se sont déposées des couleurs de fin du monde. Nous partons vers le sommet sans échanger un mot. Sur la capuche de ton sweat noir, il est écrit ;

Ton désir est une tactique de guérilla. Les révolutionnaires cubains l’appellent : mordre et fuir.  N’attaquer qu’à condition d’être certain d’éliminer l’adversaire. Mobiliser tous les subterfuges ; la ruse, l’action nocturne, l’effet de surprise. Mordre et fuir. Attendre et épier. Revenir mordre et fuir encore. Hier soir, on dormait dans la tente, à l’heure du dernier pétard, tu m’as raconté comment on t’a appris à chasser. Comment un jour t’as éclaté le crâne d’une biche avec ton gros calibre. Tu manilles le fusil à lunettes. Dehors, on entend passer des loups. Tu me dis que les entendre hurler la nuit, ça te donne toujours envie de baiser. Je regarde le plafond de la tente et me demande si un loup pourrait m’attaquer à travers. On les entend de l’autre côté du lac. Un cri. L’instant d’après, tu prends mon visage dans tes mains, mes lèvres entre tes dents, mon souffle, ta bouche. Le lendemain, tu t’es levée avant le pain. Je te salue, tu fumes. Fais semblant de ne m’avoir pas vu. Et l’aube sur la vallée n’est pas plus silencieuse.

Le lac Blanc culmine à 2352. Au départ de Chamonix, c’est une alternative au parcours Mont-Blanc et ses embouteillages. Les eaux ne sont pas gelées, on s’y baigne dans des lames d’azur. D’ici, on possède le massif en un regard. Le ciel est rincé. On s’est rencontré au début du printemps, un jour où il pleuvait des colonnes. C’était un concert pour la paix au Palais Garnier. Tu tenais l’entrée et moi les vestiaires. J’avais les clefs d’une pièce où on a descendu pas mal d’alcool gratuit avant de partir sous la pluie. Abrités sous du papier journal. En entrant dans ton appartement tu m’avais dit : repasse me voir, on fera pas la guerre. Pendant cinq mois, tu m’as laissé sur vus avant de m’écrire : on part en montagne ? J’ai répliqué avec un pouce bleu. Tu t’es excusée avec un vocal et trois photos ; ta tente, ton sourire et ta Berlingo.

— À quoi te servent ces livres que tu emportes sans ne jamais les ouvrir ?
— Leurs présences me rassurent.
— Et ma présence, elle ne te rassure pas ?
— Non.
— Tu te souviens de ce qu’on a fait en montagne ?
— Oui.
— Tu y penses parfois ?
— Ça m’arrive.
— Tu vas l’écrire ?
— Tôt ou tard.
— Tu me feras lire ?
— Si tu veux.

Nos existences sont ponctuées d’orgasmes mémorables. Le reste du temps, nous posons des pierres. Nous avons l’art, nous avons la lutte. Les liens qui nous guérissent. Je crois que la volupté, seule, unit la créature à la création.

L’orage approche, tu me regardes, on n’atteindra pas ce refuge avant la pluie. Les oiseaux s’enfuient, l’air est moite, les cheveux collés sur ton front, tu m’approches en souriant. Perdus pour perdus, l’instant d’après on est torses nus. Je t’accompagne. Tu me parles et je t’écoute, tu me places et je t’écoute, tu me fais te faire des trucs et je t’écoute. Debout sous la pluie et les éclairs.

Un plus un et c’est la mort des deux.

Zelig

Tu as joui avec la foudre. Et avec la foudre, tes genoux ont tremblé. Ça a fait un grand bruit, tu as soupiré. Tu l’as décrit comme ça : j’ai vu blanc, je t’ai senti dans mon ventre, je t’ai senti dans mon cerveau, j’ai cru que j’allais tomber et dévaler la pente en m’ouvrant le crâne. Mais c’est pas vraiment arrivé. Tu t’es seulement retournée et j’ai vus ton visage descendre vers mes genoux à moi qui tremblaient pas mal aussi. Sur le retour, on était trempé, t’as pas beaucoup parlé alors j’ai mis la musique à fond et tu l’as coupée pour dire que j’avais un très bon goût.

J’ai pas eu de nouvelles pendant des semaines. Parfois tu m’envoyais des emojis loups, moi des emojis montagne. On se retrouvait chez toi. Dehors, c’était septembre, le stress et les adolescents avec leurs sneakers neuves. La pluie n’est plus aussi épique quand on l’affronte en ville. Tu disais que du sommet des collines, on voit au-dessus des nuages. Mais pour les gens qui restent en-dessous, le ciel est gris. Tout ça se passe en même temps. Mais on oublie qu’après les nuages, c’est bleu pour toujours. Tu disais qu’il faut observer le monde avec un œil pour voir, un autre pour se souvenir.


N.

  1. Présence d’Éphélide dans Vallée pierre bleue.
  2. Extrait d‘ Heptameros de Zelig.