Perspectives stratégiques pour un renversement généralisé :

Focus sur la situation belge

Nous sommes en 2020. Les récents événements, tant nationaux qu’internationaux, expriment, presqu’à l’unisson, que les années à venir seront nécessairement le théâtre de changements d’une envergure sans précédent. Pour que ces changements aillent dans la direction que nous souhaitons, qu’ils représentent une alternative viable à l’État et à la vie marchande, il nous faut absolument mettre en marche le processus révolutionnaire sans attendre un mouvement social d’ampleur, tout en sachant qu’il faudra composer par rapport à et au sein de celui-ci dans un futur proche. Nous n’avons plus le temps d’attendre. Il nous faut d’une part construire une proposition suffisamment concrète pour qu’elle soit digne d’intérêt pour toutes et tous, et, d’autre part, participer à faire advenir un mouvement social à même de renverser l’État et son corollaire, le capitalisme. Ce texte se veut un appel. Il ne prétend ni à la vérité (qui ne saurait exister sur du papier, loin du terrain) ni à l’exhaustivité : il est ici question de pistes stratégiques qui prennent la forme d’une proposition.

Construire 

Nous nous trouvons à présent dans une période relativement calme. Les Gilets Jaunes ne sont plus dans la même ébullition qu’il y a un an et le mouvement climat est au point mort. Dès lors, l’heure est à la construction. Il nous faut impérativement construire une proposition tangible d’un ailleurs, loin du système étatico-capitaliste ; une alternative suffisamment solide pour éveiller l’intérêt de tou·te·s. Parce que, pour « sortir du capitalisme », il faut plus que des idées. Cette proposition se développera sur le temps long et ne sera jamais achevée. Le mouvement qui mènera à la révolution ne cessera de transformer et d’augmenter notre proposition, nous en sommes pleinement conscient·e·s. Néanmoins, il nous faut toujours-déjà commencer à la construire. Ensemble.

Pour cela, il faudra tout inventer. Nous devons pouvoir encaisser les premiers chocs qu’occasionne un début de révolution ou une crise, c’est-à-dire essentiellement le manque de nourriture et de structures de soin (tant physique que psychologique). Dans cette optique, nous devons créer des réseaux capables de nourrir toute personne dans le besoin. En Belgique, les brigades de solidarités populaires ont commencé ce travail, au même titre que d’autres collectifs, plus localisés ; il faut maintenant approfondir, élargir et créer de solides liens entre les différents groupes de distribution ainsi qu’avec des agriculteur·trice·s, des éleveur·se·s, … Il faudra aussi, à terme, prendre le contrôle d’usines de production alimentaire, en promouvant leur autogestion. En ce qui concerne le soin, les médecines populaires étaient répandues dans le monde ouvrier de la fin du 19ème. A l’heure actuelle, elles nous manquent cruellement, mais les maisons médicales de quartier, disséminées sur le territoire, constituent un bon exemple de ce qu’il nous faudrait mettre en place. Certaines fonctionnent encore en autogestion à l’heure actuelle et les prix y sont abordables.

Construire une proposition ne s’arrête pas là. En effet, il ne s’agit pas uniquement d’être capables de répondre sommairement aux besoins primaires des individu·e·s. Nous voulons construire un contre-monde. Il s’agit donc aussi de développer nos propres instances intellectuelles, culturelles et sportives, comme des maisons d’éditions, des labels musicaux, des lieux d’expositions, des clubs de sports, du soutien scolaire, … Il nous faut par ailleurs poursuivre la lutte et la prise de territoire, par tous les moyens, de la ZAD à la propriété collective, en passant par le squat, la mise en commun et la réappropriation de l’espace public. En effet, il importe d’avoir des lieux qui nous sont propres, où nous pouvons nous rencontrer, échanger, vivre et nous organiser.

Si le/la lecteur·trice prend ici quelques instants de réflexion, iel se rendra compte que nous avons besoin de tout ; dès lors, tout le monde peut participer à la construction de cette proposition, avec sa sensibilité, ses mains et son cerveau. Parce que tout le monde possède des qualités qui nous seront nécessaires.

Faire pays dans le pays

Toutes les possibilités de construction énoncées ci-dessus font sens en elles-mêmes, mais pour devenir une véritable proposition, elles se doivent d’être liées. Isolé, aucun projet ne peut faire face au système destructeur auquel nous nous opposons. C’est en une phrase que la proposition prend forme concrètement : nous devons faire pays dans le pays.

Il existe autour de nous des frontières qui constituent une machine à broyer les vies humaines qui fuient guerres, misères et horreurs. Ces frontières, mises bout-à-bout, forment un pays. Ce pays ne nous parle plus : il fait partie du système. Nous voulons le dépasser en créant notre pays dans leur pays. Pour cela, nous superposerons notre carte à la leur et tout espace (qu’il soit physique ou non) voué à construire la proposition sera compris dans notre pays. Ce territoire représente, à l’heure actuelle, un regroupement d’îlots, séparés par d’immenses plaines où règnent le capitalisme et la marchandise ; il nous faut l’agrandir, ce qui signifie concrètement : prendre plus de territoires, mieux relier les communs déjà existants, créer des groupes et des structures tels que les clubs de sports et autres lieux culturels évoqués plus haut. En effet, il ne s’agit pas uniquement de mettre en commun des lieux pour construire notre proposition, mais aussi du temps, des ressources matérielles et des connaissances. Nous nous devons de réunir tout·e·s les individu·e·s ou groupe d’individu·e·s déjà irréductibles au capitalisme ou en voie de le devenir.

Le point précédent a énoncé « nous avons besoin de tout ». Celui-ci énonce que ce tout doit être relié et mis en commun pour constituer une véritable force. Les différents projets sont destinés à se répondre et à se renforcer mutuellement.

Savoir et pouvoir : vers des universités libres

Les universités actuelles, au même titre que les écoles, produisent et répandent du savoir sur un mode de fonctionnement violent et hiérarchique ; elles forment les futures élites en leur apprenant à régir ce monde. Nous ne voulons plus de ce savoir-pouvoir qui se développe pour rester entre les mains d’un petit groupe social qui possède les moyens de production et se considère comme une élite. Nous ne voulons plus du postulat – au demeurant dénigrant et arrogant – qui dicte que le savoir intellectuel est supérieur au manuel. Bref, nous devons nous réapproprier le savoir pour en répandre un qui a pour but de nous libérer. En ce sens, il devra, dans un même mouvement, donner des clés d’analyses et de compréhension du monde, rendre possible une amélioration de la vie en commun et permettre aux gens de se protéger, tant face aux menaces humaines que face à la difficulté de vivre sur cette planète (apprendre à se nourrir, se loger, …). Il s’agira d’un savoir collectif, c’est-à-dire qu’il ne sera pas détenu dans son entièreté par un·e individu·e mais par une collectivité ; en ce sens, il sera disponible pour tou·te·s les membres de ladite collectivité.

Pour que la mise en commun, le partage et la création de ce savoir aient lieu, de nombreuses possibilités (toutes combinables) existent. D’abord, les lieux effectifs de vie en commun regorgent de partage de savoirs. Il suffit de passer sur une ZAD pour s’en convaincre : on y apprend autant en une semaine qu’en un mois ailleurs. Pour autant, cela ne suffit pas et ce n’est pas forcément accessible à tou·te·s de la même manière. Dès lors, nous devrions dessiner une sorte de cartographie des savoirs du pays, où serait indiqué ce que l’on peut apprendre à quel endroit. Ceci œuvrerait à ce que le savoir y soit véritablement collectif et appropriable par chaque individu·e. Pour terminer, il nous faut définir des moments proprement destinés à la rencontre, au partage de savoirs et à l’organisation, notamment parce que la rencontre est souvent un partage de savoirs en soit. Il est donc nécessaire de faire éclore des « universités libres », qu’elles soient éphémères ou pérennes, destinées au grand public ou à un plus petit groupe. Il ne s’agit pas d’un horizon tellement difficile à atteindre : il suffit de trouver un lieu capable d’accueillir et des gens qui désirent partager leur savoir manuel, intellectuel ou artistique.

Pour faire court, ce troisième point énonce : moments, lieux, partages et rencontres sont cruciaux pour la formation de notre proposition ; ils nous permettent de nous renforcer, de nous reconnaître et de nous organiser. Le savoir nous fait peur parce qu’il n’a jamais véritablement été entre nos mains ; il s’agit de se l’approprier.

Allier la stratégie interstitielle à celle de rupture

Schématiquement, il existe deux stratégies révolutionnaires. La stratégie interstitielle (ou sécessioniste) consiste à se saisir ou créer des interstices dans le monde capitaliste, jusqu’à ce que ces interstices deviennent suffisamment nombreux et puissants pour se relier territorialement, abattant par ce biais le système en place. « Faire pays dans le pays » est la stratégie interstitielle qui nous semble la plus viable à l’heure actuelle, puisqu’elle permet de relier les différentes tactiques sécessionistes (ZAD, squat, …) et d’intégrer les sécessions qui ne sont pas forcément matérialisées territorialement (maison d’édition, label, …). Pour autant, nous ne négligeons pas l’importance de combiner cette stratégie interstitielle à une stratégie de rupture.

La stratégie de rupture est celle qui renverse le système de l’intérieur. Pour la mettre en pratique, il s’agit de s’organiser à travers les mouvements sociaux (ou de les lancer) pour mettre à bas le capitalisme. En Belgique, un remarquable travail a par exemple été effectué ces dernières années au sein des mouvements féministe et antiraciste ainsi que dans celui de la santé. Les trois semblent s’installer comme des mouvements pérennes et regorgent de ressources et de possibilités pour aller plus loin. En revanche, nous avons pu constater les insuffisances des syndicats depuis des années : le fonctionnement par négociation les rend amorphes et incapables de penser une rupture drastique avec l’ordre existant. Le simple fait qu’il existe des représetant·e·s syndicaux·ales empêche la base de véritablement s’exprimer (on l’a vu en 2014, lorsque la hiérarchie a tempéré les ardeurs d’une bonne partie des militant·e·s, prêt·e·s à se lancer dans une grève générale). Il nous faut donc dépasser les structures syndicales existantes, soit en en créant d’autres, plus radicales, soit en s’organisant tout simplement à l’extérieur de celles-ci. À terme, l’objectif est de se saisir des moyens de productions nécessaires à notre contre-monde et de délaisser les autres. Bref, l’usage de la stratégie interstitielle ne doit pas nous faire oublier la lutte des classes ; il nous faut prôner l’auto-organisation des travailleur·se·s et de tous les mouvements à même d’apporter une pierre à l’édifice révolutionnaire.

En définitive, stratégies interstitielle et de rupture se répondent parfaitement, en ce que la première pousse à rompre avec le système directement, l’affaiblissant de fait, là où la seconde demande de s’organiser au sein du monde capitaliste pour atteindre une rupture finale et renverser l’État, déjà déforcé par la perte de territoires sécessionistes ainsi que les secousses des mouvements sociaux successifs.

Faiblesses et incohérences dudit « monde militant »

Nombreux·ses sont les révolutionnaires aux belles idées qui attendent désespérément un mouvement social d’ampleur pour tenter de mettre en marche le processus révolutionnaire. En règle générale, ceux-ci ont quand-même réussi à dénigrer le mouvement des Gilets Jaunes, qui, rappelons-le, a mené des milliers de personnes à scander « révolution » sur les Champs Élysées au milieu d’impressionnantes émeutes. On n’est pas passé si loin de quelque chose.

Le déni de certain·e·s militant·e·s de longue date pour un mouvement social spontané a été provoqué par au moins deux dynamiques : un violent mépris de classe et une obsession de militant·e·s à vouloir surplomber le mouvement. Combien de fois n’avons-nous pas entendu que les Gilets Jaunes étaient, au mieux, des bouffon·ne·s qui manifestent pour la baisse du prix de l’essence à l’heure où la crise climatique s’emballe, et, au pire, des gens d’extrême droite ? Alors, oui, ce soulèvement ne s’est pas déroulé selon les codes habituels. Oui, il est parti d’une taxe sur le prix de l’essence. Mais est-il vraiment compliqué de comprendre qu’un soulèvement populaire éclate dans un moment de ras-le-bol, déclenché par une énième taxe anti-pauvres ? Ne convient-il pas de remettre en question certaines pratiques « militantes », puisqu’elles n’ont pas pu répondre à ce soulèvement ? La vérité est que nous devons participer au mouvement social, et non prétendre en être les leadeur·se·s idéologiques et tenter de le chapeauter selon des codes bourgeois.

Un mouvement est un processus ; par essence, il évolue. Nous nous devons de participer à ce que cette évolution soit positive mais nous ne pouvons réclamer que le mouvement réponde à toutes nos attentes, a priori. D’ailleurs, personne ne sait ce que représente un mouvement « parfait ». Tout dépend de la situation de laquelle il faut tenir compte en permanence, afin de la dépasser.

Mouvements sociaux et climat révolutionnaire

Il sera donc nécessaire de se jeter dans le prochain soulèvement le cœur plein, sans se constituer en une élite nouvelle. D’ici-là, il s’agit de prendre part aux mouvements en cours en tentant de les amplifier, car tous revêtent un potentiel, du mouvement féministe grandissant au mouvement anti-raciste et contre les violences policières, en passant par les Gilets Jaunes (car ils et elles ne sont pas mort·e·s), le mouvement climat (s’il diversifie ses modes d’action) ainsi que le monde syndical et la santé en lutte. Toutes ces luttes sont vouées à se nourrir et à se renforcer mutuellement, car elles ont un ennemi commun en ligne de mire. Elles font de fait partie de la proposition que nous cherchons à construire.

Pour terminer, il convient d’insister sur l’importance du climat révolutionnaire. Une révolution ne naît pas uniquement d’elle-même : il faut une atmosphère propice à son éclosion. La perte de confiance en l’avenir qui se diffuse dans toutes les jeunes générations ainsi que les siècles d’oppressions patriarcale, bourgeoise et raciste forment une partie importante de ce climat révolutionnaire : des conditions déplorables et une peur viscérale du futur poussent certainement à vouloir changer le présent. Pour autant, il ne faudrait pas sous-estimer l’importance de l’agitation. Qu’il s’agisse de manifestations, de tags, d’émeutes, d’œuvres d’art, de sabotages, de chants ou de fêtes, tout acte à caractère subversif compte.

Armons-nous de marqueurs pour laisser des traces et des idées sur les murs de nos villes. Collons des affiches pour endiguer la suprématie de la publicité. Organisons des manifestations. Effectuons des spectacles sauvages ou dans des lieux amis. Commettons des émeutes. Ecrivons des poèmes dans les nuages.

Puisse notre proposition devenir une évidence.

La Grive.

 

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