Vois comme ils ont quadrillé le monde. Il n’y a plus ici-bas que des rues droites et grises. Des immeubles succèdent aux immeubles. Quelques parcs encerclés de parking souffrent des assauts du jardinier. Taille, coupe, tond. Le tram passe et fait trembler les pavés. Es-tu dans ce tram toi que je cherche et que je ne connais pas ? Où vas-tu ? Au travail ? Boire un verre ? A quel arrêt, semblable à tous les autres arrêts vas-tu descendre ? A quelle rue, semblables à toutes les autres rues vas-tu tourner ?

Je préfère les sentiers dans les bois aux rues dans les villes. Dans les bois si je te croise, nous nous sourirons ou, au moins, nous dirons nous bonjour. Dans la ville nous croiseront peut être nos regards, nos regards absents. Puis, en moins qu’un instant, tu iras, comme j’irai, fuir dans l’habitude. Fuir toute possibilité de rencontre. Et notre boucle narrative continuera sans fin. Funeste flux infini de la marchandise humaine. Nous changerons juste parfois de décors.

Nous nous déplacerons, l’absence comme ombre.

On voudrait allumer quelques feux pour que nos joies perdues viennent y danser en rond. Mais qui osera interrompre le script de nos vies ? Tout est tracé déjà. Aux quatre coins de la métropole les extincteurs guettent. O mon ami Piero, notre chandelle est morte. Nous n’avons plus de feu.

Admettons même que l’on se rencontre. Un jour, au hasard d’une fuite, dans le croisement prédéfini de nos boucles narratives. Admettons même que l’on puisse s’aimer un peu avant que l’habitude ne se fit extinctrice. Ne crains tu pas ces soirées lasses autour d’un téléviseur ? Je préfère les feux de bois aux télévisions des appartements. Le téléviseur n’a été inventé que pour conjurer la magie du feu. On ne s’ennuie jamais autour d’un feu. Le feu crépite et nous laisse converser. Sa lueur éclaire. Ses flammes réchauffent. Et comme une vieille habitude enfuies et perdues nous vient au cœur. O bonjour ! C’était donc là que tu te cachais. O fraternité.  La télévision est un feu sans chaleur, sans lumière, sans fraternité. Vois comme ils ont quadrillés le monde. Vois comme ce réduit plus ou moins large ou long t’a été donné pour que tu y demeure.

Chez nous ? Ça ? Jamais jamais jamais.

Nous n’irons plus danser au grand bal des trottoirs.

 

Image d’entête : Fanny Chiarello, Notes sur Mons-En-Baroeul.  

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