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Ce film, en plus d’être un film admirable, tant par sa mise en scène que sa direction d’acteurs, me semble important, car illustrant à merveille les mécanismes pervers à l’œuvre chez cette figure divinisé qu’est l’Artiste de génie.
Notons que le réalisateur Paul Thomas Anderson pensa d’abord faire de son personnage un peintre ou un sculpteur avant de se décider pour un couturier : activité qui, jusqu’à une époque récente, faisait de lui non pas un artiste, mais un artisan.
Or il nous apparaît que Reynolds Woodcock (Daniel Day Lewis) est le pur archétype de l’artiste moderne. Un créateur égotrophiant son talent (et la dextérité de ses dizaines d’assistantes) pour le compte d’une Upper class méprisable. Il est ce démiurge obsessionnel vivant et travaillant dans le cadre extrêmement rigide d’une maison géorgienne. (Placé ainsi l’intrigue dans l’Angleterre corsetée des années 50 fut judicieux.)
Il est secondé dans sa tâche par une sœur, entièrement dévouée à l’entreprise familiale qui passe par la comptabilité du cœur fraternel comprenant, quand ce dernier en est las, le congédiement de l’amante devenue envahissante.
Une fois le décor planté, arrive le moment où l’Artiste exprime son besoin d’évasion qui le pousse dans sa résidence secondaire. Là, dans un restaurant, il tombe sous le charme d’une serveuse (Vicky Krieps) qui ne tarde pas à devenir sa Muse.
Trajectoire classique : fascination de la pauvresse pour le grand Artiste, ravissement d’être introduite dans son monde, désenchantement de se voir relégué au rang d’assistante, premier éclat où, poussé à bout, elle pointe cruellement la vanité de l’existence de l’Artiste.
Cependant, la Muse reste, car sa place dans l’écosystème de l’Artiste est indispensable. En effet, une fois sa collection livrée, l’Artiste à bout de forces n’est plus bon qu’à rester au lit. C’est là que la Muse intervient, se muant en infirmière aimante, elle prodigue soin et attention au Créateur de génie.
Le reste du film ne sera que la tentative pour la Muse infirmière d’étendre les périodes de convalescence de son aimé quitte à l’empoisonner… Et lui génial patient, comprendra la folle dévotion de sa Muse et, ultime gage d’amour, mangera (la sachant empoisonnée) l’omelette aux champignons.
Preuve d’amour?
Ou gestion de crise du sick amour?
Si l’on y songe ce : Kiss me, my girl, before i’m sick
semble dire: Kiss me, because my love is sick
PHANTOM THREAD a ceci de remarquable qu’il arrive à magnifier cette vérité qui est que chaque histoire d’amour, aussi déséquilibrée soit elle, n’est toujours qu’une question de consentement, d’acceptation et de concession à l’autre.
Dans ce cas-ci :
Concession de l’Artiste adulé à sa fan.
Fan victime consentante de l’Artiste, un fragile affectif tyrannisant les femmes dont il dépend. En ce sens la rivalité entre la sœur et la Muse tout au long du film ne semble n’avoir pour seul objet que la garde de l’enfant roi Reynold.
On assiste là à un retournement du schéma ancestral : l’Homme traditionnel protégeant la Femme porteuse de l’enfant devient l’Artiste puéril, autocentré sur sa création.
Les femmes l’entourant, que ce soit sa sœur ou son épouse, deviennent des figures maternelles le préservant des dures réalités du monde.
Pensons à la scène où la Muse va confisquer la robe de l’héritière dépressive américaine, car cette dernière ne méritierait pas le magnifique écrin façonné par le Grand Créateur.
Ce même schéma m’a semblé d’ailleurs visible, à des degrés divers, dans deux autres films de 2017 :
THE LOST CITY OF Z de James Gray où l’on assiste au soutien héroïque et sacrificiel de Nina (Sienna Miller) la femme de Percy Fawcett (Charlie Hunnam). Leur relation est à mon sens supérieur, car Percy n’est pas guidé par le prestige mondain, mais par de véritables idéaux (prouver l’existence d’une autre civilisation et mettre fin à la prétendue supériorité de l’homme blanc). Dès lors sa quête rejoint l’impersonnelle du mythe, et rapproche Nina de la figure antique de Pénélope.
A l’opposé, dans une variation démoniaque, le rapport vampirique de l’écrivain célèbre (Javier Bardem) à sa muse (Jennifer Lawrence) dans MOTHER de Darren Aronowski. Jennifer Lawrence, l’épouse d’Aronowski durant le tournage, a d’ailleurs, à propos de PHANTOM THREAD, déclaré qu’elle n’avait pas besoin de le voir, car elle savait ce qu’était de vivre « with controlling, narcissistic artist. »
Dernier point : il est intéressant de noter que ces trois réalisateurs ont traité de ce sujet aux mêmes âges : 47 ans pour Paul Thomas Anderson et 48 ans pour les deux autres.
Bilan de mi-parcours ?