« Si vous ne vous amusez pas, il y a forcément un truc que vous faites de travers » avait coutume de dire Groucho Marx. 

Lorsque je suis tombée sur cette vidéo d’Yves Van Laethem, j’ai pensé à l’humoriste américain à grosses moustaches ; je sais, c’est bizarre ! Car nous sommes tous d’accord sur le fait que l’expert virologue ne ressemble en rien à l’espiègle pince-sans-rire qu’était l’éminent membre du groupe des Marx Brothers. Pourtant Yves, à un point commun avec Groucho, il est capable lui aussi, avec des sujets préoccupants et des ressorts narratifs simples, d’être bidonnant. « Bidonnant », crevant, poilant, lorsque point par point, il nous apprend avec une rigueur mortelle (qui ne cède jamais à un vilain sourire) : comment saboter tout échange chaleureux durant un souper entre amis.
Ce que Van Laethem ne dit pas, mais que nous devinons en filigrane à travers son communiqué divinement obséquieux, ce sont les conséquences de ce que produira l’absence « de convivialité » sur les personnes impliquées dans ces types de rassemblement. Conséquence ou séquelles qui se traduiront – si « l’expérience » est répétée, renouvelée, maintenue dans le temps – par ce que les psychologues appellent, le syndrome du : « ils naissent, ils vivent, mais ils sont éteints ».
Cette dissimulation participe, évidemment à l’aspect hautement drolatique du speech de Van Laethem et nous rappelle cet aphorisme de Wilde : la seule chose la plus terrible au monde est l’ennui. C’est le péché pour lequel il n’existe pas de pardon.
Les dramaturges les plus aguerris salueront Yves avec respect, car son sketch d’apparence très simple est sans nul doute un de ces savants mille-feuilles à la profondeur rusée.

Après avoir bien ri devant cette vidéo youtubesque – entre temps devenus virale – je n’ai pu empêcher des picotements anxieux d’attaquer ma nuque. Et tout à coup, j’ai pensé à l’intitulé d’un article publié par la librairie par les chemins en mars dernier : jusqu’où faudra-t-il arrêter de vivre pour ne pas mourir ?
Car au de là des chiffres, au-delà de notre angoisse petite ou grande que nous cultivons intimement face à la mort, la vidéo d’Yves Van Laethem nous interroge sur les moyens que nous avons à notre disposition pour nous sentir/maintenir en vie. Se ou ce « sentir en vie/envie », nous est donc confisqué (pour un temps ?), afin de sauvegarder notre santé physique, mais qu’en est-il de notre santé morale/mentale ? Les cerveaux des technocrates qui produisent si bien ces enchaînements de listes, où sont comptabilisées nos morts, nos contaminés, nos contaminants, nos porteurs sains et nos lieux malsains, auraient dans leur course folle oubliée ce point crucial ? À savoir que depuis toujours, l’homme chasse ses malaises psychiques, célèbre la joie à travers, si pas des rituels expiatoires, mais des « fêtes ». Afin que la folie, l’exaltation, la peur… le trop-plein qui nous est naturel, et qui semble née avec nous, s’emporte et s’écoule par là. Les tonneaux de vin crèveraient, si on ne leur ouvrait quelquefois la bonde ou le fosset, pour leur donner de l’air. Or nous sommes pareil à de vieux tonneaux que le vin de la vie ferait rompre, si nous les laissions bouillir ainsi par une dévotion continuelle aux règles que l’état nous inflige.

Je ne sais pas vers quoi nous allons, mais je nous vois tels des zombies courir à grandes enjambées, non pas vers la guérison, mais vers un idéal cybernétique ; ou la vie ne sera plus qu’un simulacre et ou la possession ne sera plus expiatoire, mais hystérique.

 

Texte : Manah Depauw

 


Photo : Christophe Urbain, Carnaval Sauvage Bruxelles

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