Nous n’avons pas su nous désacraliser. Nos efforts tendus en vue de rationaliser notre rapport au réel sont un échec. Nous le constatons en nous tournant vers le vieux monde. Voyons comme continuellement il s’effondre sur ses promesses en frigolite et comme il nous faut adhérer à sa mythologie de statistiques sinon nous résoudre au blasphème. Selon l’usage, nous aurions pu contenter ce propos d’une analyse proprement matérialiste, n’y voir là qu’un énième assaut visant par le haut à nous annuler nous, ceux d’en bas. Non, nous ne perpétuerons pas cette rengaine classiste ni ne simplifierons une débâcle qui de loin dépasse l’entendement. En ce que l’état de la confusion actuelle fait appel à une métaphysique de l’aléatoire quantitatif pour se justifier, notre analyse doit se situer à ce même niveau, c’est à dire à celui des imaginaires. Nous voilà bien loin du domaine rationel où l’argument et les faits avaient valeur de repères. Autour de nous rien de palpable : il s’agit de morts que personne ne voit quand on ne peut pas les visiter. De chiffres qui ne renvoient plus à aucune réalité quand on sait des villes où les taux de suicide dépassent ceux des morts par contagions. Les chercheurs invoqueront de multiples facteurs, devant leurs titres, il nous faut être bons croyants. Mais encore, il s’agit d’une dette publique et d’une crise. Rembourserons-nous de l’argent qui n’existe pas et à qui ? Devant nos yeux, les états agitent leur dite science du progrès. Qui démentira à présent qu’elle tient du fétichisme ? À l’en croire nous devrions avancer également incertains vers un désert de glace dont nul feu ne signale l’horizon. À la suite de Mircea Eliade, observons ; 

« Quel que soit le degré de la désacralisation du Monde auquel il est arrivé, l’homme qui a opté pour une vie profane ne réussit pas à abolir le comportement religieux. On verra que l’existence même la plus désacralisée conserve encore des traces d’une valorisation religieuse du Monde. »

— Mircea Eliade. « Le sacré et le profane. » 

Ainsi nous faut-il envisager cette métaphysique quantitative et partant de ce point de vue, relever ce qui dans cette période charnière tient de la dichotomie entre le sacré et le profane. Car nous le savons, là où l’on désacralise le monde se manifestent des « survivances » du sacré qui trahissent nos carences en un réel transcendant. Dans l’industrialisation, nous avions voulu les combler en pénétrant l’ère de la marchandise. Poursuivant ce but nous mystifions la marchandise et rendions hégémonique l’industrie du divertissement sur la Weltanschauung englobant tous les instants de nos existences. Là encore, nous avions rendu possibles des espaces de mythologie camouflée, de rites d’initiation appauvris, de rituels expiatoires, idoles et machines à rêver. Le carnaval, la techno et les festivals étaient de ces espaces où « le processus de la désacralisation de l’existence humaine a abouti plus d’une fois à des formes hybrides de basse magie et de religion simiesque. » Il n’était pas question d’un simulacre à proprement dit, nous trouvions là une sacralité réalisée dans l’acte lui-même. En ce sens, nous pensons avec Jacques Bourgaux qu’une certaine folie est garante de la santé d’un peuple. Nous ne saurions mieux rapporter cette opinion qu’en revenant à Artaud : « L’Art n’est pas l’imitation de la vie, mais la vie est l’imitation d’un principe transcendant avec lequel l’art nous remet en communication ». Nous disons qu’il faut vivre une existence dépossédée d’elle-même pour substituer à ce principe transcendant les résidus bourgeois de ce qu’un festival assit ou un concert en vidéo-conférence. On dira alors vivre une existence moderne, n’être plus de cet héritage, faire civilisation. Devons-nous rire ?

« Et sans doute notre temps… préfère l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la réalité, l’apparence à l’être… Ce qui est sacré pour lui, ce n’est que l’illusion, mais ce qui est profane, c’est la vérité. Mieux, le sacré grandit à ses yeux à mesure que décroît la vérité et que l’illusion croît, si bien que le comble de l’illusion est aussi pour lui le comble du sacré. »

— Feuerbach (Préface à la deuxième édition de L’Essence du christianisme)

Le simulacre laissait à l’acteur le choix de refuser son rôle ou de s’y rendre. Dans la possession, l’hystérique est à la merci de la crise et se trouve contraint par elle. Cet Acéphale est le seul à pouvoir s’accommoder d’un monde où tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans sa représentation. Dépossédé de lui-même, il compte les chiffres, s’en remet aux experts et attends. Nous ne savons que trop bien ce qui est en jeu tandis que les uns professent leur foi et que les autres installent des antennes de télécommunication 5G, remplacent dans nos universités les auditoires par des écrans, abandonnent les cafés aux faillites, ouvrant ainsi l’espace urbain aux agents de la transition technolibérale. Il s’agit d’asseoir l’hégémonie du quantitatif et réduisant ainsi chaque rapport au réel à la valeur de calculs, de faire de la mécanique des algorithmes l’unique modalité d’Être. Quel que soit ce monde voulu pour nous, il nous aura pour adversaires. Ayons cependant l’élégance de reconnaître qu’il a atteint les buts qu’il s’était fixé et observons d’où nous pouvons agir à partir de cet état de faits.

 Quel que soit ce monde voulu pour nous,il nous aura pour adversaires.  

Deux orientations se proposent. D’autant ont gagné des zones à défendre d’où sont rendues possibles d’autres schémas d’existence. Là-bas sont rassemblées les conditions matérielles propres à la survivance de ceux et celles dont ce monde s’est fait l’ennemi. D’une part ces zones tendent à établir un réseau de résistances en vue de faire pays dans le pays. Se superposant à la topographie, ce territoire en sécession prépare un mouvement social d’une ampleur suffisante au renversement futur. D’autre part, une stratégie de rupture intra muros s’opère par le biais des mouvements sociaux en vue d’affronter le politique sur son échiquier. Notre orientation est autre. Elle passe nécessairement au-delà de ce qui n’est compréhensible qu’à la seule raison humaine, raison à laquelle notre situation se substitue que trop bien. Nous sommes de ceux qui resteront. Nous ne pourrions nous improviser de l’un ou l’autre mouvement pour œuvrer au renversement d’un ordre dont la détermination et la barbarie n’est que trop mal envisagée par les partisans de la révolte. Nous ne saurions devenir nous-même de joyeux barbares déterminés. Nous n’allons pas non plus laisser derrière nous nos combats, nos vies et nos familles pour habiter des espaces de limites où tous ne peuvent évoluer dans les mêmes conditions. Nous n’avons d’autre choix que d’œuvrer à la transcendance. Il nous faut être, bien qu’au plus noir de l’âge le plus sombre de ceux et celles qui arriveront avec le jour nouveau. Il s’agit en définitive d’observer les conditions susceptibles d’apparaître à la fin de ce cycle et d’expérimenter des modalités d’Être en composant avec les outils adaptés à l’époque. Il s’agit d’atteindre à l’intérieur de nos Êtres une invulnérabilité et une intégrité à laquelle ne saurait se substituer le chaos régnant à l’extérieur. Nous ne saurions y aspirer sans élever notre compréhension à ce domaine dépassant ce qui n’est compréhensible qu’à la seule raison humaine. Nos titres suivront, nos actes les précèderont. 

 

Nathaniel Molamba


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