En préface du livre Assigné à Existence

Pendant longtemps je n’ai pas lu de poésie.

Peut être est-ce dû à la manière dont nos maîtresses nous en gavaient enfant.

Peut-être est-ce dû au fait que je ne tombais que sur des poètes usant d’images sentant la rose. Toujours est-il que la poésie m’apparaissait alors comme une pratique d’héritiers décrivant les roses que des mains serviles changeaient pour eux chaque matin. Ce n’est qu’avec le temps que j’ai fini par percevoir la puissance subversive du poète.

Voilà pourquoi quand j’appris que le Mot : lame éditait le recueil de Roland, j’ai tendu l’oreille. Je croyais vaguement savoir qu’il militait pour l’ouverture des squats, qu’il avait passé quelque temps à Notre dame des Landes.

Cela suffisait à éveiller ma curiosité.

J’ai fini par le rencontrer, un dimanche après midi pour la sortie d’un recueil de poésie pour lequel nous avions tous deux contribué.

J’y ai vu un garçon de bonne constitution, à l’oeil mobile et au sourire franc. Nous n’avons échangé que quelques mots et je sentais qu’il n’était pas forcément très à l’aise dans cette ambiance de demi-mondanité littéraire.

Quelque temps plus tard je l’ai revu, le 1er mai, au milieu d’une foule sur la place Poelaert. Il était avec un groupe d’amis, une bière à la main. Quand je lui ai demandé comment c’était passé la matinée, Il me raconta d’un ton guilleret avoir croisé des groupes syndicalistes qu’ils avaient copieusement invectivés (ce à quoi je ne peux que souscrire). Il semblait beaucoup plus détendu que la dernière fois, comme stimulé par l’agitation. Un peu plus tard ce même jour, nous avons participé à une émission de radio où il était question de luttes sociales. Nous y avons fait des lectures, il parla de la privatisation des prisons belges et du devenir produit des détenus, de Notre Dame des Landes où il avait été acteur. Je parlai de la grève SNCF et de la ZAD du testet où je n’avais été que spectateur. L’écouter me conforta dans l’idée que la seule pensée, si elle ne s’ancre pas dans l’action est insuffisante. La pensée pour être efficiente doit s’incarner dans le réel. Sans quoi elle n’est que bavardage.

Après cela, je suis rentré pour enfin lire son livre.

Assigné à existence, donc.

Comme on assigne un boeuf à une charrue, un cheval à une calèche, un enfant au banc de l’école.

Assigné à existence, comme la fable du loup et du chien que nous apprîmes de force.

Assigné à existence, ou l’histoire de ces fils de chien qui lentement prennent conscience que leurs aïeux furent loups.

Assigné à existence comme le tunnel creusé dans le mur du grand chenil occidental.

Assigné à existence, dont les vers acides scandent qu’une vie de Loup vaut mieux qu’une existence de chien.

Assigné à existence comme ces herbes folles trouant l’asphalte.

Assigné à existence, comme l’abandon du vide par le recours aux forêts, non pour les chimères de l’ailleurs, mais pour le plaisir de la cavale.

Assigné à existence a l’éclat héroïque des résistances zoulous, cathares, vietcongs, cheyennses, communardes…

Assigné à existence, est la peinture d’un monde comme une friche à refleurir.

Assigné à existence a l’odeur acre d’après l’apocalypse.

Quand dans le brasier brûlera le plus froid de tous les monstres froids.

Assigné à existence, est un feu de joie impure, le sain retour à l’angoisse ancestrale de l’être-au-cosmos,

Assigné à existence est un chant de damné clamant que la marge n’est que le seuil de la vie pleine.

Je cherche comment conclure mon propos quand ce dimanche soir, Nathaniel me dit que Roland est en garde à vue pour avoir participé à l’acte XIII des gilets jaunes.

Assigné à existence donc,

comme une synthèse:

Vers politiques

Poétique de l’acte

Poélitiquement vrai.

Jean C. Zelig

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