« L’humanité doit une bonne part de ses malheurs à ces ivrognes enthousiastes : car ceux-ci sont les insatiables semeurs de l’ivraie du mécontentement avec soi-même et avec le prochain, du mépris de l’époque et du monde, et surtout de la lassitude. Peut-être tout un enfer de criminels ne saurait-il produire ces suites néfastes et lointaines, ces effets lourds et inquiétants qui corrompent la terre et l’air, et qui sont l’apanage de cette noble petite communauté d’êtres effrénés, fantasques et à moitié toqués, de génies qui ne savent pas se dominer et qui ne parviennent à toutes les jouissances d’eux-mêmes que s’ils se perdent complètement (…) »

Nietzche, «  Aurore. »

La vie seule est souveraine.

 

Mon ami et moi nous avons eu un enfant.

Il nous fallut dix ans de gestation.

Dix ans, c’est le temps qu’il faut pour faire naître un personnage.

Chacun de nos gestes en hâtait la venue. En formait le caractère.

Il baigna longtemps dans le liquide amniotique de nos colères, de nos désillusions, de nos désirs mutilés. Il baigna longtemps dans le liquide alcoolique de nos invasions barbares et nocturnes.

Et puis – la rupture ! Il est né. Une fin d’été 2017. L’homme qui nous avait aidés à accoucher était un médecin allemand, un médecin de l’âme. Le docteur Friedrich ne ménagea ni notre douleur, ni notre joie.

Il accompagna dignement cet événement qui faisait honneur à la vie.

A la vie intensément vécue.

Anathème était né. Le bel enfant.

Tantôt quinquagénaire égrotant. Tantôt jeune travailleurs épuisé. Tantôt anarchiste fou. Tantôt fêtard aux affects mutilés. Notre enfant n’avait pas besoin d’éducation. Il n’avait pas besoin qu’on lui fît découvrir le monde.

Il était ce qui contenait le monde. Ce qui l’embrassant espérait l’embraser.

Il allait de murs en murs placarder ses sarcasmes et ses sentences. De fêtes en fêtes faire l’éloge des excès. D’émeutes en émeutes retrouver de la dignité.

Puis Anathème mourut d’avoir trop vécu. Et son dernier râle fut ce discours : «  Qu’avez-vous donc, parents, à m’utiliser pour exprimer vos haines ? Quelle lâcheté que celle-là ! Indignes parents ! C’est vos pensées que vous avez mis en moi – et vos plus sombres ! Quelle décharge je fus pour vous et vos frustrations ! vos haines ! vos désirs ! vos amours ! Ne suis-je donc que cela ? Parents !? Le jouet de vos tyrannies. Tel dieu vous m’avez voulu à votre image.

Et tel un homme je vous ai échappé.

Je me suis enfuit des enfers. De cette forge rouge de braises ardentes, d’où s’échappe l’épaisse fumée noire de vos révoltes. De cette forge où vous m’avez façonné à coup de marteau.  

Mais entendez donc ! Je suis ce qui vous prolonge et vous dépasse. Et j’ai, avant de m’en aller quelques leçons à vous laisser en héritage. Car je suis de ces enfants dont les parents héritent.

Je suis de ces enfants qui enfantent de leurs parents.

Je suis venu aux mondes pour y apporter un nouveau chaos ! Que ce chaos à son tour enfante donc « d’une étoile qui danse » ! Allez, tendez l’oreille, vous qui n’écoutez que vous-mêmes !

Recevez ma leçon.

Accueillez la mission que je vous ordonne comme ce qui enfin donnera à vos vies d’hommes contemporains, ô mes chers pères, mes deux pères adorés ; ce qui enfin donnera un peu de sens à tout cet abandon que vous appelez pompeusement une œuvre.

Je suis venu vous enseigner l’art.

L’art comme forme de la guerre civile.

Je suis venu redresser la littérature ! Trop longtemps cette idole fut par les bourgeois admiré et l’admirant il la gardait enfermé, il la gardait captive de leurs maisons sans gout, de leurs bibliothèques sans passion.

Il la souillait et la souillait encore. Bientôt ils la remplirent de leurs états d’âme, de leurs petits état d’âme qui partaient en vacances au Cambodge, souffraient d’étudier la médecine, pleuraient des amours déçus dans d’immense lit de soie.

Alors la rue et la violence de concert crurent qu’ils avaient à jamais perdu cette sœur qu’ils aimaient tant, car tous trois sont les enfants du grand récit qui fit le monde, cette chanson inachevée.

  Je suis venu vous ordonner sa délivrance !

Allez par les chemins de châteaux en châteaux libérer chaque livre ! Libérez les mots ! O croisé des beautés rudes,  ô mes deux pères adorés.

Je  vous ordonne la mort de Houellebecq !

Cette idole des crépuscules, ce prêcheur de la mort à trop déjà empoisonné les eaux de la vie. Il a dit : «  la vie est ressentiment, honte, et indignité. » Et jusqu’à  la musique des plus jeunes d’entre les humains finit d’être empoisonné par cette magie noir qui invite au renoncement.

Dites donc à tous ces beaux enfants que l’aventure est ressuscitée ! Dites donc à tous ces beaux enfants la légende de celui qui revint l’imposer ! Racontez le récit de ma vie et de ma mort pour qu’ils en tirent cette ultime leçon :

LA VIE SEULE EST SOUVERAINE

Je suis Anathème l’indomptable ! L’ennemi de la marchandise ! L’ennemi du spectacle ! Prophète sans élève, guerrier solitaire, mon épée fut sanctifiée par le sang de mes ennemis.

Je suis venu vous enseigner l’art.

L’art comme forme de la guerre civile.

ECRIVAINS QUEL EST VOTRE METIER ?

-AHOU !

AHOU !

AHOU!»

Ainsi parlait Anathème.

Voici.

Voici les raisons de ce livre. Nous faisons par cet acte le deuil d’un fils et nous avons choisis de respecter son testament.

C’est André, l’autre père d’Anathème, qui le mieux vous dira sa vie et sa mort. Car de notre famille il est le chroniqueur. Le maitre des souvenirs. Celui qui, racontant le présent, façonne de ces mots ce que l’on en dira plus tard.

Repose en paix Anathème.

Nous t’avons tant aimé.

 

Roland Devresse, en deuil jusqu’à la fin de ce monde

 

 

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