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  1. Ce qui commence par le jeu peut parfois se transformer en autres choses. On s’est dit «  recommençons » avec un peu de défi, beaucoup d’autodérision. Ce qui, dans la tête des uns ne devait durer que quelques jours s’est transformé en deux mois d’occupation, s’est transformé en diverses choses plus ou moins joyeuse, plus ou moins violente, plus ou moins politique ou plus moins festives.
  2. En Belgique, la culture politique est quasi nulle, et les forces contestataires tournent en rond dans un bocal où elles ne se sont déjà que trop croisées. Chacun se méfiant de chacun à cause des faits divers passés. Par la rancune beaucoup ne veulent plus militer avec tel ou tel. C’est un fait politique à Bruxelles que l’on peut rarement compter sur le soutien des organisations. Elles ont un agenda politique propre, des buts propres, et tentent dans les jeux des concurrences avec leurs similiorganisations d’en tirer leurs épingles pour apparaître par-dessus la mêlée. Les organisations ne soutiennent que ce qu’elles ont par avance organisé. L’habitude très vite épouse la résignation. Et la résignation devient l’habitude elle-même. On voit souvent ces organisations partir d’un possible point d’échec futur. Ainsi, après trois jours d’occupation, on entendait déjà siffler le chant du désespoir : et les paroles de ce chant disaient à tout refrain : le mouvement s’essouffle, le mouvement s’essouffle, le mouvement s’essouffle…
  3. Partant de l’idéal d’une assemblée libre suivie par de nombreux étudiants chaque jour le mouvement ne pouvait qu’idéalement s’essouffler. Partant de l’idéal d’une massification qui-ne-vient-jamais, le mouvement ne pouvait qu’idéalement s’essouffler. Nous ne savons pas de quand date le dernier mouvement étudiant de masse. En fait, nous ne savons pas de quand date le dernier mouvement de masse tout simplement.
  4. C’est pourquoi il nous faut toujours partir de la situation : nous sommes peu dans le désert politique de la société de consommation, nous sommes peu et divisé. Nous ne pouvons compter que sur notre motivation, que sur nos volontés.
  5. Notre volonté en participant de cette aventure est de faire évènement. C’est-à-dire d’opérer une bifurcation dans le réel, un changement dans l’habitude de la résignation. La situation est celle-là : une occupation tient. Elle a donné à vivre ce que peuvent être des pratiques de solidarité. Elle a donné à goûter de la liberté au cœur d’un urbanisme clos.
  6. Les sens se relâchent, elles donnent à réfléchir à chacun, elle invite à prendre position, prendre parti, elle divise et réunis en mêmes temps des gens qui n’auraient sans doute jamais pris la peine ni de se réunir, ni de se diviser autrement. Elle tient parce qu’elle n’est pas la répétition d’un déjà-vu d’une expérience idéalement préconçue dans l’imaginaire spectaculaire de la contestation.  C’est cela, selon nous, la définition d’une ZAD. C’est un lieu où la vie reprend ses droits dans l’existence, et où se mêlent divers sentiments, divers affects : joie, craintes, désirs, lassitudes, peur, exaltation.  C’est un lieu dont la vocation première est d’attaquer la retenue des affects, l’absence à soi.  La ZAD est avant tout sentimentale.
  7. C’est l’intensité de ces affects qui cimentent les murs de la maison étudiante. Nous ne pouvons compter que là-dessus. Nous n’avons pour nous que cette volonté de faire évènement, malgré tout. La massification toujours attendue ne viendra qu’à cette condition qu’une volonté s’est élevée, tenace, jusqu’au ciel de ses ambitions.
  8. Que ces abstractions que l’on nomme peuple, étudiant, ou travailleur, ne soient pas d’emblée pleines de motivation à rejoindre nos luttes, c’est, après tout, la moindre des choses. Ils ont l’intuition qu’ils doivent se méfier, et pour cause, qu’avons-nous à leurs apporter depuis tant d’années que nos discours et nos actes se noient dans l’abondance de bruit  et de lumière de la société marchande ? Quelle victoire, pour eux, pouvons-nous brandir ? Quelques réformettes à la marge propre à retenir 5minutes de plus un désastre qui n’en finit pas d’avancer, et dont chacun pressent ou ressent la violence. N’ayant plus rien à proposer d’autres que des slogans issus d’un monde mort depuis bientôt 20 ans, les têtes et les cœurs nous observent co mme on observe un camp de pitre.
  9. Si cette belle idée de communisme a réussi à transformer le monde durant le siècle passé, ce n’est pas seulement grâce à quelques vagues théoriciens, quelques héros d’une avant-garde mythifiée par les armes et la mort ; c’est parce que souvent, le communisme s’est donné à vivre comme forme sensible, à travers des maisons du peuple, des maisons des femmes, de pratiques médicales, festives et intellectuelles qui offraient aux êtres – aux individus.e.s – une alternative existentielle à la société capitaliste. Nous devons retrouver le chemin de ces alternatives. Une maison étudiante est un bon début.  Nous avons encore tout à prouver.
  10. Nous avons donc tout à prouver. C’est le point de départ de notre jeu de loi. Imaginez donc, un instant, que cette maison étudiante dure, malgré les tempêtes, malgré les revirements, malgré la violence qui s’invite toujours à la table de la vie ? – Qu’elle dure jusqu’à septembre. Qu’elle renaisse, même, après s’être fait expulser. Alors ce que l’on regardait encore avec sarcasme, avec une ironie bienveillante ou avec un mépris viscéral apparaîtra soudain comme quelques choses de fondamentalement sérieux. D’autant plus sérieux et redoutables que les yeux, habitués à ne plus voir que ce qui est déjà vu n’en avait calculé jusqu’alors que ce qui semble superficiel. Nous aurons fait évènement grâce à notre ténacité, notre courage, notre joie. Mais aussi grâce à notre peine, notre lassitude.  Lorsque l’un d’entre nous habitait à Notre Dame des Landes, il ne se passait pas un jour sans que le désir de partir et de plaquer la lutte ne lui vienne en tête. Pourtant, quelque chose d’ambigu le faisait rester.
  11. Si, réellement, notre but final est l’abolition du capitalisme et de l’état ; si réellement, l’obtention d’une maison étudiante n’est qu’une étape dans un plan plus vaste ; alors nous ne devrions pas être effrayés par cette bataille de faible intensité.
  12. L’ennemi peut compter sur la propriété du temps qu’il a lui-même imposé. Le capitalisme est une notion du temps, et ce ne sont pas seulement les êtres, mais c’est aussi le temps qu’il emploie. Il mise sur un agenda finement construit pour temporiser toutes forces de contestation. D’où les sempiternels printemps sociaux qui s’épuisent dans les vacances. D’où le fait d’avoir construit juillet et août comme l’époque du loisir, c’est-à-dire du travail transformé en agrément. Septembre marquera la fin de ces loisirs, le retour du travail. D’ici là, ne faites rien. Vous avez bien mérité de vous reposer un peu.
  13. Pour que dure ce projet, pour qu’il s’enracine, nous devrons nous seulement passer par-dessus les barrières de notre propre tendance à la résignation, mais aussi par-dessus la barrière du temps symbolique, du temps de festivité légale si bien investit par le consumérisme existentiel.
  14. Une fois que ces barrières-là auront cédé, nous aurons cette légitimité dont nous manquons tant aux yeux de la société. Elle verra alors que notre jeu est un jeu justement parce qu’il est sérieux. Faisons, nous aussi, une projection. En ces temps où rien n’arrive à rogner sur l’avancement autoritaire du capitalisme tardif, la moindre victoire porte en soi une réelle puissance de ralliement. Que penseront nos camarades des universités de Gand ou de Liège, lorsqu’ils verront qu’en faisant d’un but – une maison étudiante autogérée – le moyen même de l’atteindre nous sommes parvenues à dépasser les cadres conventionnelles de la contestation ? Lorsque nous serons vraiment légitimes, nous aurons un porte-voix assez puissant pour les inviter à nous rejoindre, ou à faire, dans leurs universités respectives, l’expérience similaire ou ressemblante d’une telle méthode d’action.
  15. Peut-être, alors, verrons-nous mille autres fleurs fleurir.
  16. Variation autour du Je : Il faut être atteint de bourgeoisie au dernier degré pour considérer les besoins existentiels des êtres comme de pures et simples besoin matériel et biologique. La réalité d’un besoin est plus profonde, plus poétique qu’avoir un toit ou dormir,  un lieu où manger.  Un soir, que je discutais avec Mohamed des raisons qui le font revenir chaque soir dormir et manger à la maison étudiante, je fus touché par une réponse à laquelle je ne m’attendais pas : « C’est calme ici. » Là où d’autres ne voient plus qu’un infernal tapage dans l’œuvre de la maison étudiante, un membre de notre communauté lui, y trouve un calme qu’il ne trouve pas ailleurs, la possibilité d’une sorte de paix intérieure. La notion de point de vue est plus qu’une notion géographique. Selon certains points de vue, la maison étudiante est le lieu d’un retour à la dignité. J’étais contre le fait d’accueillir des migrants à la base. Je pensais que nous n’avions ni le temps ni les moyens de le faire. Je craignais que cela ne transforme cette occupation politique en œuvre de charité. Je craignais aussi, d’être écœuré par ce paternalisme blanc qui rode et s’avance, sournois, jusque dans les actes et les paroles les plus bienveillantes. Je craignais les réflexes civilisateurs si durablement ancrés dans le crâne de la bourgeoisie blanche.   Par chance, il s’est passé autre chose : nous avons cessé d’accueillir des migrants pour finalement vivre une expérience politique avec des copains. Des copains qui reviennent de leur plein gré. Des copains qui préfèrent ce lieu précaire à la peur qui hante leur nuit aux parcs. Des copains qui savent qu’un lieu est ouvert au besoin de leur sommeil et de leur estomac. Un lieu où ils peuvent vivre, coiffer, cuisiner, être seul ou entouré, rire, danser. Un lieu ou chorégraphier des lendemain qui dansent. Un lieu où ils peuvent tenter de recouvrer la dignité perdue en se rendant « utile ».  La question, céans, n’est pas une question de nombre. C’est une affaire d’individu pris dans les mailles de force qui le dépasse. Nous n’accueillons pas des migrants, nous vivons avec des amis. Et je goutte dans ma chair comme une nécessité profonde de ne pas les abandonner. De ne pas continuer ce triste jeu de la charité de gauche plateformienne qui ne voit dans l’autre qu’un migrant ; qu’une case à remplir dans le jeu des identités gauchistes, pétrie d’une morale fort précieuse au spectacle de son identité. Pétrie d’une morale toute rectorale.  Ils s’appellent Bawa, et Mohamed. Ils ont trouvé ici comme on trouve une petite oasis dans un immense désert. Qui donc ira leur annoncer qu’ils doivent retourner au parc, parce que cette expérience politique se meurt, ou ne convient pas aux fantasmes de qui voit la fin avant même d’entamer un commencement ?
  17. La maison étudiante n’a pas vocation à devenir une œuvre sociale. Elle est une œuvre sociale. Elle trouve déjà en son sein toute la légitimité que nous réfutons au vieux-monde-qui-n’en-finit-pas-de-crever. Et il ne faut pas aller à des situations aussi extrêmes que celle de Bawa ou de Mohamed pour s’en rendre compte. Nous vivons dans une culture où la pauvreté à honte d’elle-même. Elle aime à ne pas se dévoiler, à ne pas se dire. Cette culture de la honte atteint des pics dans les universités où règne la culture petite-bourgeoise. Par tout un tas d’artifices vestimentaires, l’enfant de pauvre, le fils d’ouvrier, peut à faire croire qu’il est de ce monde clos, arrogant, exigeant de la petite bourgeoisie étudiante. Par l’empire du simulacre, l’enfant de pauvre s’applique alors à faire signe, à effacer la trace infamante de son origine sociale. Ils singent ceux qu’il aimerait rejoindre dans les rangs dorés d’un avenir hors de son passé. Ces gens-là sont plus proches de vous que vous ne le pensez ou que vous ne le savez. S’ils ne se font pas gloire et publicité de ce qu’a pu apporter pour eux, la maison étudiante, en terme vestimentaire, alimentaire, de place pour faire la fête ou de rencontres avec d’autres univers moins exigeants, cela ne veut pas dire qu’ils n’existent pas.
  18. Ceux qui sont nés pour régner ont moins à se réapproprier que ceux qui sont nés pour demeurer esclaves. La question du point de vue revient, alors, essentielle et englobante. La question du point de vue est toujours déjà une question de classe.
  19. Mais au-delà des pures questions matérielles, ce que la maison étudiante pose aussi, c’est la possibilité d’un lieu, d’un lien, d’une liaison qui casse la misère affective vers laquelle le consumérisme pousse tous les êtres atomisés dans leurs appartements, dans cette boucle narrative posée sur le tourne-disque de la fausse séparation. Ce sentiment de solitude qui pousse à l’acte d’achat, ou à l’acte d’autodestruction. C’est l’usage de la parole retrouvée à travers les difficultés d’une vie sociale communautaire. Retrouver les mots pour dire l’expérience, retrouver l’expérience qui permet de redéfinir les mots. Savoir parler est un pouvoir. Et c’est le privilège de la bourgeoisie que de définir ce qu’est le parler bien. Certain.e.s camarades, empruntent déjà le chemin la parole.
  20. Nous avons contre nous tout ce qu’il y’a de conservateur. Il y’a bien entendu les conservateurs libéraux, premiers à dégainer leurs mots vides de contenus contre la zone à démarbrer. Il y’a eu, comme toujours, les vieux savants de la révolution, ancien mao reconverti dans la science politique ou la recherche, réunis en institut nostalgique d’une époque qui n’aura brillé que par son échec. Ceux-là bien sûr, sont des ennemis prévisibles, nous n’attendions de toute façon rien d’eux. Mais il y’a aussi les conservateurs de la révolution, ceux qui éculent le vieux chapelet des techniques du siècle passé. Il faut nous en enorgueillir. Les conservateurs de la méthode, monomaniaques du recommencement qui ne vivent qu’aux passés et se sentent hériter d’histoires qui nous échappent et nous échapperont toujours. Ceux-là n’ont rien compris à la dialectique historique. Ils l’ont figée dans un siècle fini. Le toute organisation ou le tout insurrection, le tout réformiste ou le tout révolutionnaire, tout cela ne nous intéresse pas. Les conservateurs toujours se moquent et se lèvent contre ce qui est nouveau. Et ce ricanement même est la première récompense reçue par ce qui s’avance et brouille les cartes. Nous voulons construire un état d’esprit qui dure. Un état d’esprit qui trouve un lieu ou faire du lien. Notre politique est du côté d’une lente construction communautaire. Sa phase actuelle est une phase ou s’érige de bric et de broc une cabane incertaine. Une cabane qu’ILS viendront détruire un jour, et que nous viendrons reconstruire.
  21. On ne construit rien qu’avec des idées. Pour bâtir, il faut des bras et des cœurs. Tandis qu’une radicalité infirme fétichise le «  racisée » ou les «  transpedégouine », tandis qu’une charité sournoise fétichise le «  migrant », nous, nous les avons fait cohabiter.  Tandis que les monomaniaque de la lutte de classe, ceux-là mêmes qui n’ont jamais vu un ouvrier que sur un piquet de grève,  avant-garde sans prolétariat, fétichisent les classes populaires, nous, nous les avons fait cohabiter avec une franche révoltée de la petite bourgeoisie. Ils sont venus à la maison étudiante parce que, plutôt que de proclamer un anarchisme identitaire nous avons donné a vivre des pratiques de libertés. Nous n’avons cherché  convertir personne. Nous nous moquons des étiquettes. Ne nous intéresse que la possibilité d’avoir des lieux ou se ravitailler en vue de la guerre qui vient et qui a déjà commencé. D’avoir des liens en dehors des microcosmes politiques où pullulent les épuisés par leur impuissance. De sortir ; nous aussi, de cet identitarisme accablant qui a déjà menée tant de copines et de copain vers la déprime, l’exil, ou le suicide.
  22. Nous n’avons plus envie de nous cacher. Ce que nous faisons, ce que nous voulons est légitime, plus légitime que les actes suicidaires d’une Babylone qui ricane en chœur avec ceux qui prétendent vouloir brûler ses jardins et s’emparer de ses délices. Nous nous avançons face à elle, le visage découvert, et nous regardons les yeux dans les yeux, comme deux chiens qui savent le combat inévitable, mais préfèrent attendre encore un peu avant de s’entretuer. Nous refusons toutes formes d’impérialisme des luttes. Tous les curés nous emmerdent. Et ceux qui manquent d’imagination n’ont rien à foutre dans nos rêves.

Et si on jouait ?