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Première thèse : l’oiseau est ce qui se place le plus médiocrement entre toutes formes d’espace. Cette médiocrité est la médiocrité particulière des dieux. C’est une médiocrité singulière qui abolit, en tant qu’elle n’est pas située, toute forme d’espace et de temps.

Nous ne deviendrons des dieux qu’à condition d’agir en oiseaux.

Deuxième thèse : Ainsi que l’affirmait Léopardi, l’oiseau est l’animal qui accorde au hasard le plus d’espace/temps et d’indolence en indolence, va sans nécessité de branches en branches, suivant un soleil déclinant puis, par la crainte d’un ennemi, fuit vers d’autres bois. Si l’oiseau fuit, c’est que le monde n’est pour lui qu’une immense maison peuplée d’hostilité, qu’il habite, de ses coutumes propres L’oiseau habite la crainte, car son foyer n’est que précarité.

Nous n’habiterons qu’à conditions  de peupler l’hostilité du monde pour en faire une coutume.

Troisième thèse : L’oiseau est le maitre du temps, car nulle horloge autre que soleils et lunes ne sont venus dicter les gestes de sa journée. Ainsi, la mésange est maitresse du matin, le merle maitre du soir, la chouette maitresse des nuits. Il n’est d’horloge qui ne soit jalouse des oiseaux pour ce qu’aucun progrès ne soit parvenus à entamer sa liberté coutumière. Le chant du coq même témoigne de cette impossibilité de l’oiseau à s’intégrer pleinement au monde consumériste. Imperturbable, l’oiseau continue de sonner pour d’autres animaux, zadistes et rongeurs, fermier et chiens, l’habitude enfuie de ne se réveiller ni trop tôt, ni trop tard, juste à temps.

Nous ne retrouverons le sommeil qu’à condition d’inventer des matines non chrétiennes.

Quatrième thèse : La nervosité des mésanges est la nervosité du sujet qui comprenant le monde, sait qu’il est construit comme hostilité envers sa souveraineté.  Dans l’art de la fuite des mésanges réside toute une stratégie pour qui veut fuir sa condition de citoyen.

Nous ne serons libre qu’à condition de fuir avec la légèreté des mésanges.

 

 

Cinquième thèse : L’agressivité de la pie est l’agressivité propre aux bandes urbaines. Il réside dans cette cruauté, dans cette communion dans le mal, qu’une communauté apparait, et qu’à toutes formes morales de comportement, cette communauté substitue l’évidence éthique de la défense du clan. Qu’à toutes velléités de bien se voit substitué le désir de protéger et étendre la puissance de qui l’on aime.

Nous ne saurons aimer et nous défendre qu’à condition de devenir, ensemble, méchant comme des pies.

Sixième thèse : La colombe enseigne la guerre comme l’aigle enseigne l’amour. Car la colombe sait combien l’art de se faire aimer est art d’enfermer l’autre comme l’aigle sait que l’art d’aimer est art de fondre sur une proie pour la lâcher dans le vide.

Nous n’atteindrons la tendresse qu’à condition d’enfermer dans le nous, puis d’offrir le néant à ceux que nous avons la prétention d’aimer

Septième thèse : Plus qu’aucune thèse, Les Oiseaux de Hitchcock offrent l’image de l’insurrection qui vient.  Car l’insurrection des oiseaux sera volatile. Elle sortira des combles et des caves, des arbres et des corniches, des places et des gouttières.  Elle sera la révolte du peuple des interstices.  Irruption de ce qui n’est déjà plus sur les cartes. Fantômes de tout le panoptique. Oubliés des décombres. Elle sera émeute de ce qui n’a déjà plus de nom.

Nous n’atteindrons le parti des oiseaux

qu’à condition de renoncer à tout ce qui nous fait

encore

MARCHER


Seigneur, quand froide est la prairie,
Quand dans les hameaux abattus,
Les longs angelus se sont tus…
Sur la nature défleurie
Faites s’abattre des grands cieux
Les chers corbeaux délicieux.

Armée étrange aux cris sévères,
Les vents froids attaquent vos nids !
Vous, le long des fleuves jaunis,
Sur les routes aux vieux calvaires,
Sur les fossés et sur les trous
Dispersez-vous, ralliez-vous !

Par milliers, sur les champs de France,
Où dorment des morts d’avant-hier,
Tournoyez, n’est-ce pas, l’hiver,
Pour que chaque passant repense !
Sois donc le crieur du devoir,
Ô notre funèbre oiseau noir !

Mais, saints du ciel, en haut du chêne,
Mât perdu dans le soir charmé,
Laissez les fauvettes de mai
Pour ceux qu’au fond du bois enchaîne,
Dans l’herbe d’où l’on ne peut fuir,
La défaite sans avenir.

 

Les Corbeaux, Arthur Rimbaud