.. Et autres brouillards poétiques.

« Tu vois, j’ai finis par comprendre. Ça m’a mis un temps fou, mais j’ai fini par comprendre. J’étais entré dans la vie, comme ça, plein de rêves, plein d’ambitions. La tête toute pleine de brouillards poétiques. Majeur à peine je me suis abandonné à l’existence comme d’autres se laissent tomber sur les rails à l’approche des métros. J’avais moi des illusions, et des fameuses encore, toute sorte de béquilles, toutes sortes de phrases. Tous les héros du monde se promenaient dans mon pauvre cerveau illuminé. J’étais tantôt, ce vieux chevalier mort quelques part en Espagne, tantôt cet aviateurs qui le premier traversa la longue mer. Je découvrais des secrets à faire éclater quatre fois le monde, et la galaxie avec. Mon sac d’illusion rempli à ras bord ; vieux romans courtois qui parlaient d’amour, jeunes poésies exaltées d’aventurier du cul, saga de rois modernes qui règnent sur le tout Paris, philosophies sans pudeur à la gloire des trottoirs enfin… tu vois. J’avais habité tous les pays et toutes les époques. Dans mon pauvre cerveau plein d’illusion dansaient des mondes autour de planètes sans orbites, perdues dans l’univers, et l’espace infini des pages de roman s’accumulant encore et encore et encore. Des milliers de pages de chimères. J’aimerais arracher page par page tout ce qui me reste d’illusion. Voir le monde pour la première fois. Le regarder, tel qu’il est, dans la froideur et la chaleur d’un matérialisme sans lyrisme. Dans le plus pur réalisme, la plus objective des objectivités. J’aimerais voir un trottoir lorsqu’il y a un trottoir, et non y voir un chemin pour une aventure nouvelle. J’aimerais voir une campagne, là où il y’a une campagne, et non des monts et des bois peuplées de fééries mystiques où dansent les farfadets et les sorcières. J’aimerais voir le ciel comme ce qu’il est : une accumulation misérable de gaz, et non cette mer infinie, ce cimetière de dieux déchus accablés de rêveries. J’ai fini par comprendre, oui, j’ai fini par comprendre d’où venait le problème. On nous a trop menti. C’est un immense malheur que d’être né au milieu d’une bibliothèque. Si tu fais des gosses, un jour, éloigne-les de tous les livres. Bandes dessinées, livrets pour enfant, contines stupides, tous ! Les écrivains ne sont que des dealeurs d’illusions, des menteurs auréolés du prestige sinistre des commerçants de renom. Tout ce qui se dit poète, ou romancier, ou que sais je encore, tous ces gens-là sont des salaud, des ordures. Oui, j’ai fini par comprendre. La littérature, tu vois, c’est comme la cocaïne, le crack, ou l’hero, au début, t’en prend pour te faire du bien puis au final, t’en prend pour ne plus souffrir. Je ne rêve que d’une chose à présent : retrouver tous les écrivains du monde, les aligner le long du canal, et les exécuter, un par un, d’une balle dans la tête. Regarder leurs corps s’enfuir vers la mer. Rire enfin d’avoir été vengé. Oui, je suis persuadé à présent, qu’il faut tuer tous les écrivains. Tous. Venger les générations de gosses qui, comme moi, on crut que c’était ça la vie ; cet étalage de romantisme, de lyrisme, de souffrance sublimés vers un acte final, toute cette fausse cohérence conçue à dessein de nous empêcher de vivre… Après avoir rendu à leurs pauvres chimères tous ces trafiquants de bons mots, j’irai de bibliothèque en bibliothèque, de librairie en librairie, cramer tout ce qu’il reste de leurs sales œuvres à ces menteurs. Une fois que j’aurais fait tout ça, qu’un habit de cendre et de sang aura recouvert mon déguisement de héros, je crierai à la face du monde que tout est à recommencer. Que nous sommes libres, maintenant, de voir la vie telle qu’elle est : misérable, pathétique, sans gloire ni héroïsme, sans destin, sans mystère. Rien que la réalité, froide, nue, agressive. Rien que la réalité. La littérature à pourri ma vie tu sais, mais j’en suis revenu. Comme un ancien alcolo revient des enfers. J’en suis revenu, et je le clame, haut et fort à présent : je hais la littérature. Tous les écrivains sont des salauds. Et si je devais recommencer ma vie, je n’ouvrirais jamais le moindre livre. »

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