Tandis que le camarade Zarathoustra avait quitté ses montagnes hautes pour rejoindre la ville que l’on appelait alors « la vache multicolore », il trouva en cette ville toute une foule de fous, de pouilleux, et d’ivrognes. Ceux-là occupaient le palais des savoirs d’où le tyran de la ville n’avait encore trouvé bon de les chasser. Le tyran avait envoyé épeires et tarentules que la croyance populaire disait amies des fous, des pouilleux et des ivrognes pour tisser une toile de désespoir sur leur action. Tandis qu’un fil de soie commençait d’entourer leurs âmes le camarade Zarathoustra vint s’asseoir a coté d’eux, sur les marches brulantes du palais. C’était le grand midi. Il prononça alors ces mots ; et fit offrande à ces égarés de son miel le meilleur.

« Tandis que j’étais endormi, une brebis s’est mise à brouter la couronne de lierre qui ornait ma tête, — et en mangeant, elle disait : “Zarathoustra n’est plus un savant.”

Après quoi, elle s’en alla, dédaigneuse et fière. Voilà ce qu’un enfant m’a raconté.

J’aime à être étendu, là où jouent les enfants, le long du mur lézardé, sous les chardons et les rouges pavots.

Je suis encore un savant pour les enfants et aussi pour les chardons et les pavots rouges. Ils sont innocents, même dans leur méchanceté.

Je ne suis plus un savant pour les brebis : ainsi le veut mon sort. — Qu’il soit béni !

Car ceci est la vérité : je suis sorti de la maison des savants en claquant la porte derrière moi.

Trop longtemps mon âme affamée fut assise à table, je ne suis pas comme eux, dressé pour la connaissance comme pour casser des noix.

J’aime la liberté et l’air sur la terre fraîche ; j’aime encore mieux dormir sur les peaux de bœufs que sur leurs honneurs et leurs dignités.

Je suis trop ardent et trop consumé de mes propres pensées : j’y perds souvent haleine. Alors il me faut aller au grand air et quitter les chambres pleines de poussière.

Mais ils sont assis au frais, à l’ombre fraîche : ils veulent partout n’être que des spectateurs et se gardent bien de s’asseoir où le soleil darde sur les marches.

Semblables à ceux qui stationnent dans la rue et qui bouche bée regardent les gens qui passent : ainsi ils attendent aussi, bouche bée, les pensées des autres.

Les touche-t-on de la main, ils font involontairement de la poussière autour d’eux, comme des sacs de farine ; mais qui donc se douterait que leur poussière vient du grain et de la jeune félicité des champs d’été ?

S’ils se montrent sages, je suis horripilé de leurs petites sentences et de leurs vérités : leur sagesse a souvent une odeur de marécage : et, en vérité, j’ai déjà entendu les grenouilles coasser dans leur sagesse !

Ils sont adroits et leurs doigts sont agiles : que veut ma simplicité auprès de leur complexité ! Leurs doigts s’entendent à tout ce qui est filage et nouage et tissage : ainsi ils tricotent les bas de l’esprit !

Ce sont de bonnes pendules : pourvu que l’on ait soin de les bien remonter ! Alors elles indiquent l’heure sans se tromper et font entendre en même temps un modeste tic-tac.

Ils travaillent, semblables à des moulins et à des pilons : qu’on leur jette seulement du grain ! — ils s’entendent à moudre le grain et à le transformer en blanche farine.

Avec méfiance, ils se surveillent les doigts les uns aux autres. Inventifs en petites malices, ils épient ceux dont la science est boiteuse — ils guettent comme des araignées.

Je les ai toujours vus préparer leurs poisons avec précaution ; et toujours ils couvraient leurs doigts de gants de verre.

Ils savent aussi jouer avec des dés pipés ; et je les ai vus jouer avec tant d’ardeur qu’ils en étaient couverts de sueur.

Nous sommes étrangers les uns aux autres et leurs vertus me sont encore plus contraires que leurs faussetés et leurs dés pipés.

Et lorsque je demeurais parmi eux, je demeurais au-dessus d’eux. C’est pour cela qu’ils m’en ont voulu.

Ils ne veulent pas qu’on leur dise que quelqu’un marche au-dessus de leurs têtes ; et c’est pourquoi ils ont mis du bois, de la terre et des ordures, entre moi et leurs têtes. »

AINSI ZBEULAIT ZARATHOUSTRA