Une tribune de Roland Devresse, à propos du film #Anita réalisé et écrit par le Biais Vert. Il est conseillé de voir ce film avant de lire l’article. 

 

« Nous irons tous et toutes nous mentir un rôle pour le spectacle. »

Un long et lent suicide est en cours. Nous l’appelons civilisation. De partout l’absence engendre la pulsion de mort. De partout la pulsion de mort maintient le règne de la marchandise. A coup de cacheton, de basic-fit, de cocaïne, de travail, ou d’idole.
Et parfois tous cela en même temps.
Jadis, seul le temps du travail était un temps économique. Désormais, l’économie a dégouliné sur tous les cadrans de l’horloge. Et son infernal tic-tac nous maintient, obnubilé, hypnotisé, spectateur actif.
Notre regard tourne en rond.
Quelques instants d’ivresse, seuls, arrivent encore à nous faire oublier que nous sommes nous-mêmes devenus des marchandises. Et qu’en système libéral, tout ce qui est abondant perd en valeur. La marchandise humaine à perdue toute valeur. La voilà devenue trop disponible.
Nous sommes interchangeables.
Mais de cette interchangeabilité, nos maitres nous promettent de sortir si l’on sait sourire, pleurer, sauter, donner la patte, faire le beau devant une caméra.
Nous deviendrons alors une marchandise de luxe. Comme on assurait au pieu fidèle que lui aussi pouvait devenir un Saint. Star de cinéma, écrivain à succès, philosophes de plateau.
Greta Thunberg.
Star de cinéma pro-Greta. Philosophes anti-Greta. Hagiographe. Procureur.
Qu’importe tant que l’on parle de Greta.

Tant que le cadran borne nos mondes.

« Jeanne, au secours ! »

Le corps de Greta est de ces corps qui ne s’appartiennent pas. Devenue marchandise de luxe, elle est comme un bijou, tour à tour portée, applaudit, déplacée, filmée, honnie. C’est un corps diffus. Le corps diffus d’un conflit à l’intérieur du capitalisme entre des partis adverses mais non ennemis.
Bien sûr, il reste quelques adultes pour croire en la fable d’une enfant sortie de nulle part qui fait grève pour le climat, et d’une spontanéité journalistique qui en aurait fait en si peu de temps une idole de la cause climatique. Tous ces modernes croient être sortis du monde de la superstition. Ils se rient de bigoteries de leurs parents. De la fable de l’enfant jésus. De la folie de Jeanne d’Arc. Comme si le phénomène Greta n’était pas de cet acabit. Que quelques jeunes gens se prennent d’idolâtrie, c’est une chose, leur a-t-on après tout, enseigné autres chose que le fétichisme ? Que des adultes y succombent avec délice en est une autre, bien plus malsaine et tout autant plus révélatrice de l’état avancé de l’ordre spectaculaire intégré. La moyenne bourgeoisie semble avoir trouvé un dernier avatar pour se décharger des hontes de leurs propres renoncements. Comme toujours, ils se font spectateurs d’un événement produit par d’autres. Comme toujours ils brillent par leur non-participation. Ils applaudissent ou grognent. Mais tous vont à la messe.
Je regarde avec peine le corps de Greta, trituré et vendu, exposé et épié. Ce corps qui ne lui appartient plus, à présent. Je vois ces larmes, sa colère à la tribune de l’ONU et je ne peux m’empêcher d’être triste. Oui, sa jeunesse fut volée par d’indignes parents qui en ont fait une bête de foire. Je ne peux m’empêcher de penser que, cette colère est tournée vers ces parents-là. Qu’au fond des tremolos, c’est la perte de son corps qui est pleuré. Les mots semblent dire : « sauvez la planète, » mais je crois qu’ils crient, en vérité « sauvez moi ».

« Le faux est un moment du vrai. »

Le seul acte d’amour jusqu’alors commit envers Greta est un film. #Anita, réalisé et écrit par les camarades du Biais Vert. Ce film tente de rendre à Greta son corps sensible. Un corps de jeune fille qui doute et obéit. Qui obéit parce qu’elle doute.
On y voit une jeune fille triste dans les décors froids des open space, des voitures à vitres teintées, de studios ou de parlement. Rien qui ne rappelle la chaleur de quelque enfance. Elle est séparée des autres enfants par des vitres, des garde-fous, toujours accompagnée de communicants en new balance. C’est un corps balancé. Un corps sans souveraineté. Un corps qui s’arrête lorsqu’on le lui ordonne. C’est le corps collectif du capitalisme vert. Corps thaumaturge des maux de la terre. C’est le faux qui prétend incarner le vrai. Marionnette aux multiples fils. Tiré à quatre plateaux. Rose éparpillée aux quatre vents.
C’est un corps qui n’a rien à dire. C’est un corps fait pour répéter.

C’est un corps qui est nié.

Bien entendu, lorsque le bon déroulement de la vie est empêché, la vie elle-même, par les conspirations du hasard s’emploie à créer la rupture. Dans le film, Anita ne trouve plus d’autres moyens pour retrouver sa souveraineté individuelle que d’empêcher à jamais la possibilité à quiconque de l’en lui priver. La rupture est suicide, acte sanglant, définitif. Spectaculairement réel. Et toute la force du film est là : avoir fait du faux un moment du vrai. #Anita rend à Greta son corps volé.
Par le sang et le fer, elle s’abolit en tant que marchandise. Car, comme n’importe quel ouvrier, n’importe que quel salarié, n’importe quelle marchandise humaine, elle ne pouvait plus se mouvoir d’elle-même dans l’espace et le temps. Une vie horaire organisée par d’autres emportait chacun de ses gestes spontanés pour en faire des gestes mutilés. #Anita nous raconte l’extrême violence de la dépossession.
Et rendant à Greta son corps individuel, il en fait en même temps un corps universel. C’est de nos gestes kidnappés dont parle en vérité ce film.
S’étonnera-t-on qu’il fut commit en partie par Félicien Bogaerts, cet agent ambigu du spectacle, lui-même devenu assez jeune
–un corps diffus ?

« Mais les corps sont devant les écrans. »

Que nul espoir ne vienne troubler la tragédie, c’est encore une qualité de ce film.
Que d’aucun le juge violent, et c’est encore une qualité de ce film.
Et comment quelques bobos climats aux manies eschatologiques individuelles, à l’idolâtrie plus puériles encore que celle du Moyen Age – Sainte Jeanne au moins avait un cheval, une épée, faisait la guerre ; Greta n’a qu’un voilier ! – ne pourraient pas trouver violent ce film qui, plus que de Greta, parle d’eux-mêmes ? De leurs corps devant leurs écrans, écrans de fumée des marches dominicales ou écrans d’ordinateurs, où ils passent, zappent, likent – de leurs corps devenus, activement ou passivement, « médiation métaphysique du pouvoir » ?
Le suicide d’Anita engendre un smiley triste and the show must go on ! Les idolâtres aiment à voir bruler ce qu’ils admirent pour leurs faire payer cet affect trop intense. Ils pensent que la mort n’est finalement, qu’une rançon de la gloire – eux qui sont resté si chrétiens ! Le bucher n’est jamais loin de l’amour. Dans ces temps d’absence, tout ce qui aime finit par consumer. La mort des phénomènes est chose rassurante pourvu qu’un autre phénomène vienne à nous divertir à son tour. Les idoles doivent passer de l’arrière monde au tout à l’égout. Les séquences doivent rester des séquences.
Les grèves des jeunes pour le climat sont la première révolte d’une génération née après la troisième révolution de l’écriture, internet. Ce mouvement n’arrivera à un stade conséquent qu’à condition de libérer Greta.

Internet à matérialisé l’arrière-monde. La métaphysique est devenue réelle.

#Anita nous propose
De recomposer le monde
Dans ce qui lui reste

De réel.

En suicidant en nous –l’idolâtrie

Et la métaphysique.

« Ce qui doit être aboli continue. Et notre usure continue avec. On nous abîme. On nous sépare. Les années passent et nous n’avons rien changé. »

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