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Christophe Tarkos (1963-2004) est un poète français, dont la carrière aussi courte qu’intense a marqué le passage du 21ème siècle entre déconstruction du langage, poésie sonore et performances dont l’écriture très courte a accompagné le passage du siècle.

 

Initialement publié par Électre en 1996, le texte fait parti du recueil  » Ma Langue  » édité par Stacy Doris et Chet Wiener chez Roof Books.

 La poésie est la pensée humaine.

Le poète est intelligent. Il prépare la pensée difficile. La pensée est engoncée, dure et pâteuse, le poète la masse, l’amollit, la réchauffe. Il entraîne l’intelligence à sortir de son engourdissement, il entraîne sa tête, les membres de sa cervelle, sa nuque et ses dix doigts à sortir. Il veut se désincruster. Il décortique la bouche et rogne le bras droit de son maître. Il s’entraîne à bouger la tête à l’intérieur de la pensée.

Le poète prépare sa pensée.

L’intelligence ne sort pas d’elle-même. Il masse le crâne, il entraîne sa vision de voir au-delà de ce qui, tari, se colle, séché, dans les plis de la pensée, il déchire son ventre. Il ne se lance pas sans préparation, le poète est intelligent, le poète va entrer dans la pensée difficile. Le poète, mouvant, se déplace dans l’espace, il s’entraîne d’être, pensant, il se pare à translater les images.

Le poète se prépare pour penser.

Il se laisse tomber dans les escaliers, il laisse tomber un filet de sable, un filet de riz fin, un filet de poudre de biscottes écrasées à la masse, il tombe de haut, il laisse échapper les kilos des sacs, il tombe des chaises, tombe des tables, tombe des arbres, il s’abandonne à tomber. La poésie est l’intelligence même, en train de naître.

Le poète crie.

Le poète monte sur les versants boisés de la montagne en renard frileux et rusé, d’en haut, il dévale les pentes enneigées, glisse, dégringole, il n’a pas d’importance, il manque de retenue, il s’écrase, il avale la terre, s’agite dans la boue, il s’enferme dans la masse du jour, il se débat, il ne voit plus le jour, il a la tête en bas, il plonge, il entreprend une plongée au cœur de la pensée, le poète touille.

Le poète prépare sa tête.

La pensée est difficile à extraire de la pensée. Il prend sa tête dans ses mains, il la tâte, appuie dessus, sort les yeux, extrait la langue, il déforme les os de son crâne et y creuse des trous, il découpe dans la forme, il appuie, il flaire, arrache une dent, trace une strie en travers de son visage, il se scarifie, il en découpe des morceaux, il met sa tête sous une autre forme, il prend des parties de tête, les replie, les transporte ailleurs, et les coud, et les agrafe, il les scotche là sur la tête.

Le poète s’entraîne à penser.

Il caresse les représentations. Le poète apprivoise l’intelligence restée sauvage. Il lèche les cailloux, le poète est sur le chemin de la pensée. Il tourne autour de lui, il chauffe ses muscles, il court des heures, il s’allonge sur le dos et sur le ventre, il passe sa main derrière sa nuque, son pied autour de sa poitrine, il se met à maudire et à cracher, il se lamente, il s’arrache les cheveux, il se donne des gifles, il se délabre, il se ridiculise, il rate. Le poète prépare la pensée difficile.

La pensée se prépare.

La poésie est une intelligence. Le poète prépare les conditions de l’intelligence. Il purifie son cœur. Il essaye des choses. Il laisse tomber un lièvre mort puant dans un cercle de craie, il réfléchit, il écrit son secret avec un feutre jaune, sur une planche tachée du sperme d’un jeune homme et du sang d’une jeune souris et la brûle, croque des pèches mûres sur l’arbre, la tête en bas, se met à rire d’un radiateur, à rire seul, tape des mains, rit à gorge déployée, il rit, il rit, le poète se désosse, il rit d’un grand rire franc.

La pensée se chauffe.

La pensée est humaine et lente. La poésie perce les narines. Le poète en arrêt. Il se détend, il s’habitue, il ne sait plus, il ne parle plus, il chantonne, il est enfant de chœur, il se trouve là, il se perd. Le poète se dénude. Il entre dans l’eau glacée, pose son visage contre le masque de glace, et le fer brûlant, il s’écorche, il entre dans le tunnel de ronces, en sort griffé, épuisé, il s’écroule.

La préparation de la pensée.

Il passe à travers, il ne se rend pas compte, il passe à travers comme il enfilerait des perles. Il tire sur tout ce qui bouge, il tire sur le mur comme sur la femme assise à côté des plantes vertes, il encule, il casse le mur, il ouvre le mur, le sol, le plafond, il est ivre, il ne se rend pas compte de ce qu’il fait en pensant à nouveau. Il casse les chaises et les tables. Il peut parler.

Le poète lève la pensée.

Il est dans le monde coloré de la pensée. Il habite l’intelligence. Il boit un verre d’eau, il se baigne, il prend la lame et se rase, il regarde le ciel lumineux par la fenêtre. Il se déplace, il s’habille et peigne ses cheveux, passe de l’eau sur ses paupières. La poésie qui se prépare est la complexité de l’intelligence de la pensée difficile.

Le poète s’entraîne à penser. Les vagues abordent.

Il sacrifie à la pensée. Il laisse tomber. Il s’en va. Il meurt. Il s’assassine. Il se marre. Il en rigole d’avance. Il se met droit, il mâche, il éructe, il halète, il grogne et renifle, ricane, aboie, il claque des dents, il racle sa gorge, grimace, crisse, serre les dents, chuinte. Il tambourine,

Le poète se prépare.

Il coupe le prépuce du gland, mêlé à la pulpe de banane, le gobe dans un œuf. Il mange la palme de canard. Mord son ours en peluche, avale la tête d’un poussin, croque escargots et mollusques vivants. Il arrache à la pensée, la pensée de la tenue. Il avale cru. Il boit en gorgées. La pensée travaille. Toute faite de l’intelligence mystérieuse de la pensée.

Le poète pense.

Il s’assoit, il regarde, il bouge, il sort, le poète, de penser. Puis se tait. Il sourit intérieurement à la pensée qui vient. Le poète monte au ciel.

Il formule le monde.

Christophe Tarkos