Nous nous sommes unis au nombre de ceux qui luttent. Parce qu’attenter à la nature, c’est attenter à l’expérience du réel, l’attaquer dans sa diversité. Quelle poésie, aurons-nous à écrire d’un monde de lignes droites et d’un horizon de publicités ? Nous n’allons pas jouer le jeu des avant-gardes et renoncer au réel. Le langage doit dire le monde, pas tourner sur lui même. L’expérience de l’écriture est indissociable de la nécessité des luttes. Il faut défendre ce qu’il reste à écrire ou rédiger des tickets de caisse.

Retour de sablière

Ce que nous avons vu d’abord. À la sortie des capitales : le monde est encore le monde sans l’omniprésence dans la société marchande. Les gens ont appris à être les gens et la publicité ne le leur a pas enseigné. Ils sont tous à leurs manières, à leurs accents, à leurs humours. Ensuite : l’incertitude du chemin dans la nuit. Le passant s’approprie la signalétique, il y a des panneaux, des flèches, la peinture au sol indique le chemin de la zone à défendre. Vinrent ensuite les bois, leur humidité, leur obscurité musicale. Des lampes torches nous accueillent : — Présentez-vous. — Nous sommes la nature qui se défend. Rires, étreintes, nous marchons à travers ronces et mare à boues. Vint ensuite la Z.A.D. La nature n’est-elle qu’une hostilité barbelée d’épines derrière laquelle un trésor se réveille?

J’assumerai mon destin de nuage. je serai pluie, je serai vent. je serai, s’il plaît à Dieu, reflet d’un soleil éternel et d’une lune éphémère. Je préfère les chefs-d’œuvres de la nature aux chefs-d’œuvre des musées. Je préfère l’écorce à la sculpture, le coquillage à la coupe, la fleur des champs à la flore des musées. Je sens que je vais devenir ici L’AMI DES ARBRES.

— Jean Chalon, L’ami des arbres, Journal d’Espagne (1975 – 1998), PLON.

Ce que nous avons vu. C’était comme assister à l’enfance d’une société, le temps d’une rupture avec le réel. Un écosystème se reforme. Chaque savoir-faire est mis à profit, les compteurs font les histoires aux feux de nuit, les clouteux font des cabanes, des tables, ceux qui parlent le langage secret des arbres partagent avec la nature le terrain qui doit être occupé, les oiseaux chantent nos réveils. Aucun talent n’est à gaspiller. Hauts d’une trentaine de mètres, des sapins morts nous toisent, pourris par le sommet, leurs bois menaçant de s’effondrer sur nos têtes témoignent de ceci : toute croissance a une fin.

La bienveillance des passants, des habitants, des alouettes efface le doute, il n’y a pas d’acte isolé, plus personne n’est dupe : ceux qui d’en haut prennent les décisions sans notre avis ne nous veulent aucun bien, il n’y aura pas de capitalisme vert, l’emploi ne va pas pousser sur le béton, les discours cousus de sophismes, les larmes de pétrole, les communiqués de presse ne nous atteindront pas, jamais. L’Arlonais nous témoigne tout son soutien : venez à la ZAD et vous ne manquerez ni de couvertures, ni de soupe.

Ici, arbres, hirondelles, triton et papillons ont été jugé squatteurs indésirables avant nous.
On connaît la sentence que les civilisés appliquent aux sauvages.
En langage du pouvoir on dit Site à Réaménager et dynamisation de l’économie locale.
On sait trop bien ce que cela veut dire.
Aussi, nous avons décidé de les défendre. Dans notre langage on dit alors ZAD partout.

— Appel De La ZAD D’Arlon – «Il Est Besoin De S’organiser Contre Les Véritables Casseurs, États Et Promoteurs.»

Nous nous sommes unis au nombre de ceux qui luttent. Parce qu’attenter à la nature, c’est attenter à l’expérience du réel, l’attaquer dans sa diversité. Quelle poésie, aurons-nous à écrire d’un monde de lignes droites et d’un horizon de publicités? Nous n’allons pas jouer le jeu des avant-gardes et renoncer au réel. Le langage doit dire le monde, pas tourner sur lui même. L’expérience de l’écriture est indissociable de la nécessité des luttes. Il faut défendre ce qu’il reste à écrire ou rédiger des tickets de caisse. L’expérience de la Zone à Défendre est la forme de la poésie directement vécue. C’est derrière ses limites que l’expérience du vivre ensemble se redéfinit. Chaque mot, chaque image employée pour dire le monde à cet instant précis est poésie et rien ni personne ne nous l’enlèvera.

Le progrès avait fini de tout réduire : les odeurs et les couleurs amoindries en une gamme industrielle — les animaux et les arbres devenus domestiques. Ils avaient tué la douceur de vivre en poursuivant le projet d’une vie plus douce. Ils se mirent à tout parler la même langue; j’ai vu tant de mots mourir avec les choses qu’ils désignaient. Il n’y eut bientôt plus de mot, car il n’y eut bientôt plus d’expériences à vivre.

— Assigné à Existence, Roland Devresse, le Mot : Lame.

L’expérience de la Zone a défendre, ne s’arrête pas à l’écologie et à la verdure. D’Arlon à l’Amazonie un seul propos : LA NATURE DOIT RESTER UN ESPACE NON-MARCHAND. Défendre la nature, c’est résister au devenir-centre-commercial de notre Monde. La société marchande a déjà transformé chaque instant de la vie en un temps devenu marchandise. Les loisirs, le sport, le jeu, le voyage, tout est pensé par intérêt et rentabilité. La société marchande tend à transformer chaque individu en marchandise. Les étudiants, les profs, les employés interchangeables, les auteurs de romans à succès qui n’écrivent que pour Netflix, tout est voué à l’uberisation ou à la précarité. L’objectif que poursuit la société marchande à travers la commercialisation de l’espace et de la nature c’est l’aménagement d’un environnement-marchandise, où se vivent des instants de vie marchandisés — au sein duquel vit et prospère une humanité-marchandise et nous disons :

NOUS NE SOMMES PAS ET NE SERONS JAMAIS À VENDRE.

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